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Discrimination anti-musulmane : une guerre qui tombe à pic ?

Au cœur du conflit à Gaza, le discours obsessionnel contre l’islam a pris une ampleur inquiétante. La pratique de l’islam, même le plus modéré, suscite des inquiétudes chez des personnes a priori raisonnables. Une confusion entre islam, islamisme, extrémisme, terrorisme, Palestiniens…savamment entretenue. 

Dans l’édition du 7 janvier du Journal du Dimanche, repris en main par l’ex-directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles, le diplomate espagnol andalou et porte-parole de l’Union européenne, Luis Miguel Bueno, subit une attaque en règle. On lui reproche, pêle-mêle sur une page entière, d’avoir exprimé son admiration pour le Coran, d’avoir souhaité un bon Ramadan, de posséder un chapelet et d’avoir déclaré, au sujet de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption de Cordoue, ancienne mosquée revendiquée supposément par les islamistes selon le journaliste du JDD, vouloir mettre « en évidence au sein de l’Union Européenne (UE) l’importance du monde arabe, de la langue arabe et de notre patrimoine commun ». Pire encore, on le soupçonne de conversion à l’islam. Deux pages entières sont ensuite consacrées à un dossier intitulé « Bruxelles capitale européenne de l’Islam politique ». Imaginons un instant de remplacer le mot « Islam » par celui d’une autre religion ; rien que le fait d’y penser pourrait soulever un tollé.

Raciste, antisémite, sexiste et homophobe… Des hommes politiques relayés par des médias à leur solde s’expriment sans retenue et glissent sans pudeur sur des approximations insultantes pour tous les musulmans. Comment ne pas en être conscient ? Stigmatiser les personnes et les organisations qui défendent les droits des musulmans, ou simplement avouent leur intérêt pour le monde musulman comme Luis Miguel Bueno, est devenu le sport favori d’une large frange de politiciens et d’intellectuels de toutes tendances confondues. C’est même quasiment l’une des rares thématiques politiquement porteuses en ce moment.

Des personnalités de divers horizons politiques, hypermédiatisées telles qu’Alain Finkielkraut, Caroline Fourest, Manuel Valls, Élisabeth Badinter, Pascal Bruckner, Gilles Kepel, Jacques Julliard, le journaliste Ivan Rioufol, le sociologue Fabrice Dhume-Sonzogni, l’ancien ministre de l’Éducation nationale en France Jean-Michel Blanquer, et bien sûr Éric Zemmour, Marine Le Pen, ou Marion Maréchal Le Pen, se livrent quotidiennement à des analyses jouant sur les mots, mélangeant sciemment islamisme, islamistes, intégrisme, immigrés, Maghrébins, Palestiniens, potentiels terroristes… Et nul besoin de savoir lire entre les lignes pour comprendre « islam ». Certains affirment même clairement que l’islam modéré n’existe pas, que cette religion est incompatible avec la République, répétant sans relâche que l’islam, c’est l’islamisme, faisant d’un milliard et demi de personnes dans le monde des terroristes en puissance, si ce n’est des terroristes tout court.

Le moindre projet de construction d’une mosquée suscite une émotion disproportionnée. À Rennes, par exemple, depuis 2016, la construction d’une mosquée est retardée par crainte de réactions chez les riverains. De même à Cugnaux, au sud de Toulouse, un projet de construction d’un petit lieu de culte de quelques mètres carrés a mobilisé les riverains qui craignent une dévaluation immobilière. Ce sont pourtant les mêmes qui se plaindront de l’ »Islam des caves », en référence aux salles de prières clandestines.

L’angoisse française ressurgit ces jours-ci alors que le Proche-Orient s’enfonce chaque jour un peu plus dans l’horreur. La confusion est savamment entretenue par certains qui ont fait de l’islam leur fonds de commerce et qui capitalisent sur la guerre à Gaza pour remettre le débat sur le devant de la scène. L’émotion sincère et justifiée soulevée par l’attaque du 7 octobre a ouvert les portes de l’enfer. Tous les Palestiniens seraient donc des islamistes membres du Hamas ? Chacun s’est retranché dans ses clichés et ses aveuglements. Pour beaucoup d’Arabes, tous les Juifs seraient sionistes, et tous les sionistes seraient en faveur du gouvernement d’extrême-droite israélien, ignorant ainsi sciemment la richesse du judaïsme et son immense apport à l’humanité. Le détournement du judaïsme pour des raisons politiciennes conforte certains dans leurs obsessions antisémites. L’islam subit le même sort. Il est ici aussi le terreau de la haine.

Tous unis contre l’islamisme en somme. Contre l’islam par glissement. Une croisade du XXIe siècle. Est-ce l’islamisme ou la cause palestinienne qui sont ainsi combattus ? L’islam est-il une victime collatérale de cette croisade ou est-ce l’inverse ? Le tout est de savoir à qui profite le crime. En voulant lutter contre le réel danger qu’est l’islamisme, ce mouvement alimente en réalité ce danger. Le spectre de l’islamisme sert les intérêts des extrémistes autant que celui de l’antisémitisme. Cette croisade moderne contre l’islam, qu’il soit modéré ou non, nourrit l’extrémisme plutôt que de le contrer, avec des répercussions potentielles sur l’antisémitisme. 

Dans « Peau noire, masques blancs » Frantz Fanon a eu cette merveilleuse réflexion pour ses camarades Africains : « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous« . Les époux et le fils Klarsfeld le savent pertinemment. En déplacement en Israël ces jours-ci, ils osent l’infâme en donnant un blanc-seing à une extrême droite restée fondamentalement antisémite et ce même après la Shoah, venant ainsi en renfort à des politiques français infréquentables. Ils affirment qu’Israël se bat pour les valeurs de l’Occident… Cette affirmation qui, à mon sens n’est pas en faveur d’Israël, est en tout cas antinomique avec la paix. Elle est loin d’être anodine, et elle porte en elle le poison de l’exclusion et de la haine.

Norman Finkelstein qualifie l’éruption du Hamas le 7 octobre non pas comme une guerre, mais comme une révolte d’esclaves. Et si le drame des Palestiniens ravivait chez les peuples opprimés et exploités les humiliations d’un passé et présent récents plutôt qu’une guerre de religions ? 

Il est important de tenir compte du passé sans pour autant en faire une litanie. Ceux qui ont un parti pris ou qui, en toute sincérité, ont parfois du mal à saisir les colères des Arabes, musulmans en particulier, n’ont pas intégré que les Arabes, de l’intérieur comme ceux de l’extérieur, ont une mémoire. Cette guerre ravive des blessures dans les deux camps, pas seulement chez les juifs.

Le poids du passé colonial n’est ni moins douloureux, ni moins présent chez les arabes. Ils réagissent comme tous les humains. Les Français ne peuvent pas l’ignorer, eux qui ont été colonisés pendant 5 ans, parlent encore de l’occupation allemande.

Les amalgames, les préjugés, les discours de diabolisation de l’autre, tenus sur les réseaux sociaux et les chaînes d’information aux ordres, aveuglent. Ils n’informent pas, ils racolent, sèment la confusion, manipulent les opinions.

Toujours dans les « Damnés de la Terre » Jean-Paul Sartre avait écrit dans la préface : « Lisez Fanon : vous saurez que, dans le temps de leur impuissance, la folie meurtrière est l’inconscient collectif des colonisés« . Et pourquoi continuer à faire semblant, ils sont nombreux ceux qui se sont réjouis de la folie meurtrière du 7 octobre. 

C’est horrible, mais ils existent et la bonne approche n’est pas de s’envoyer à la figure des accusations, mais de travailler ensemble pour éliminer toutes les formes de dérives racistes. Antisémites, communautaristes, et islamophobes se rejoignent dans l’immonde idéologie prônée par l’extrême-droite. Elle est destructrice du tissu social et source de conflits entre les peuples.

Alors les hommes de bonne volonté, quelle que soit leur appartenance spirituelle – qu’ils soient juifs, chrétiens, musulmans, athées, agnostiques – devraient boycotter ces plateaux de télévision dégradants, prendre de la distance, s’unir, se mobiliser pour lutter contre ces dérives. C’est le premier pas vers le chemin de la paix.

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