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Inquisition en Douceur : Le Poids de la Religion sur la Liberté d’Expression

« Il est pernicieux, tant pour la Religion que pour l’État, d’accorder aux ministres du culte le droit de décréter quoi que ce soit ou de traiter les affaires de l’État. »
– Baruch Spinoza, Traité théologico-politique (chapitre XVIII)

La liberté de penser et de s’exprimer semble chaque jour davantage être mise en danger. Le 3 septembre 1992, Sadek Malallah, un poète saoudien, a été décapité en place publique, condamné pour blasphème et apostasie. Son unique crime : avoir défendu la liberté de culte et le droit des femmes. Des siècles de lutte pour l’émancipation se sont effondrés sous la pression des dogmes, imposant à chaque geste, chaque parole, chaque pensée une forme de soumission religieuse.

Plus près de nous, l’assassinat de Chokri Belaid, survenu le 6 février 2013, illustre de manière poignante la fragilité de notre combat pour la laïcité et les droits humains. Héros de la laïcité et défenseur des droits fondamentaux, il a été tué pour ses idées. À ce jour, ses meurtriers demeurent impunis. La question demeure : dans quelle société vivons-nous lorsque la simple expression de ses convictions devient un crime passible de la mort ? Mais ce n’est pas seulement la violence physique qui menace la liberté, c’est aussi l’inquisition en douceur qui se répand insidieusement, modifiant le tissu social à l’échelle de chaque individu.

De la Censure à l’Autocensure : Un Inquiétant Retour en Arrière

L’Institut supérieur des beaux-arts de Tunis, fondé en 1923, a été le berceau de nombreux artistes de renommée internationale, tels qu’Azzedine Alaïa, Ali Bellagha, et bien d’autres. Cependant, aujourd’hui, il est interdit d’y dessiner des nus, un geste qui semble paradoxal au regard de son histoire. Les expositions artistiques jugées offensantes sont régulièrement saccagées, et certaines administrations refusent l’accès aux personnes portant des tenues jugées « inappropriées », comme la minijupe. Ces restrictions ne sont que les symptômes visibles d’un recul général des libertés dans notre société.

L’affichage ostentatoire de la piété et la mise en scène de la pratique religieuse sont devenus monnaie courante. Des figures publiques, des intellectuels, des journalistes, des artistes, mais aussi des sportifs, sont de plus en plus souvent vilipendés, accusés de manquer de respect à une identité collective figée, et désormais attribuée à une vision religieuse précise de l’arabo-islamisme. Plus alarmant encore, c’est l’autocensure qui prend racine dans tous les secteurs de la société. De nombreux médias se censurent désormais eux-mêmes, anticipant ce qui pourrait être perçu comme une dérive, un écart vis-à-vis de l’orthodoxie officielle.

J’ai personnellement été témoin de discussions où des hauts responsables remettaient en question la théorie de l’évolution de Darwin, de manière publique et avec une conviction alarmante. Quel homme ou femme politique aurait l’audace de suggérer qu’il ou elle est athée ? Et qu’en est-il des femmes croyantes qui osent questionner les règles de l’héritage, une pratique inscrite dans la culture religieuse ? Seront-elles étiquetées comme des « mécréantes » ? Même des positions progressistes, comme l’opposition à la peine de mort, sont aujourd’hui assimilées à un rejet de la religion. Le contrôle des esprits est en marche, et toute divergence devient suspecte.

L’Exclusion et la Peur : Le Rôle Crucial de la Politique dans cette Inquisition Moderne

L’illustration la plus frappante de cette dérive nous vient du maire du Kram. Cet homme, démocratiquement élu, a ouvertement exprimé son désir d’exclure ceux qui sont « différents » de l’espace public et de la ville. Il bénéficie du soutien implicite et parfois explicite de certains députés à l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP). Si nous n’avons pas de sondages précis, il semble que ces idées rétrogrades trouvent un écho parmi une majorité silencieuse. Ce climat de rejet et d’exclusion, teinté de nationalisme religieux, s’installe lentement, nourrissant un sentiment de division au sein de la société tunisienne.

L’histoire nous enseigne que, en période de crise, les démocraties fragiles sont souvent le terrain de fertilisation des idées extrémistes et radicales. Nous vivons aujourd’hui une guerre politico-religieuse sourde et pernicieuse. Les crises sanitaires, économiques et sociales, notamment celle engendrée par le Covid-19, exacerbent les tensions et les dérives idéologiques. Le cadre démocratique, pourtant fragile, se trouve menacé par des forces politiques qui cherchent à réduire l’espace public à une vision homogène et figée de la société.

Une Manipulation en Cours : Les Discours Populistes et la Montée de la Réaction

Les discours populistes prennent aujourd’hui de multiples visages. Ils agissent comme des révélateurs des frustrations anciennes, qu’elles soient liées aux conflits historiques entre les différentes factions politiques, ou à la mémoire du colonialisme. Ces discours s’appuient sur la réactivation de vieux conflits, mais aussi sur une vision erronée de l’identité collective, rejetant tout ce qui serait perçu comme « étranger », qu’il soit culturel ou politique.

Les manipulateurs politiques se nourrissent de ces colères collectives, les exploitant pour rassembler des soutiens. Ces leaders se font les porte-voix d’une vision monolithique de la société : celle d’une identité arabo-musulmane, soi-disant figée depuis des siècles. Or, cette vision ne fait qu’entraver la diversité, le débat d’idées et la pluralité des voix. Tout ceux qui ne se conforment pas à cette image sont perçus comme des traîtres à la nation.

Certains prosélytes, forts de leurs ambitions politiques, tentent d’imposer des pratiques étrangères à notre mode de vie, sous prétexte de renforcer l’identité nationale. Par cette pression, ils cherchent à transformer notre société en un modèle conservateur et uniforme. En quelques années, être « tunisien » a commencé à se traduire par un certain nombre d’attentes normatives : afficher son identité arabo-musulmane, sa sexualité hétéro-normée, sa pratique religieuse ostentatoire. Devenir suspect sans cette conformité est devenu la norme.

La Laïcité, Rempart Contre les Dérives Idéologiques

La confusion délibérée entre le cultuel et le culturel est l’une des stratégies les plus subtiles de ceux qui veulent imposer leur vision étroite de la société. Cette confusion permet de restreindre la créativité et d’imposer des limites à la pensée. Ceux qui détiennent le pouvoir idéologique sont aujourd’hui en mesure de dicter les règles de ce qu’il est acceptable de penser ou de dire. Les idéologues prennent le contrôle de la vie politique, et leur ascension se mesure à l’évolution de leurs signes extérieurs : une transformation de leur apparence, un changement dans leur style, le port de vêtements symboliques et ostentatoires.

Démocratie et laïcité sont indissociables. Seule la laïcité permet de garantir la liberté de conscience. Elle est la condition même du pluralisme et de l’expression libre des convictions. La laïcité n’est pas l’athéisme, mais le principe selon lequel l’État ne doit en aucun cas interférer dans les croyances religieuses. Le problème, c’est qu’en prononçant le mot « laïcité », on se trouve immédiatement accusé de nier la religion, d’être un « ennemi de la foi », même si ce n’est pas le cas.

La laïcité n’est pas une négation de la religion, mais bien un moyen de protéger la liberté de chaque individu de croire ou de ne pas croire, sans contrainte, sans pression, sans idéologie imposée. Mais la peur des ennemis de la laïcité est palpable. Pour eux, la séparation entre le religieux et le politique serait une perte de pouvoir, une menace à leur hégémonie.

Un Avenir Menacé : La Nécessité d’une Résistance Collective

La situation actuelle est alarmante, mais il n’est pas trop tard pour agir. Nous n’avons pas encore de prisonniers d’opinion, mais les signes avant-coureurs sont inquiétants. Notre société est fracturée, notre jeunesse perd espoir, et la tentation des idéologies destructrices grandit dans ce climat de crise. Nous avons un besoin vital de débats publics, de respect des opinions divergentes, de tolérance, de solidarité et de justice sociale. Ce sont ces valeurs qui constitueront les digues contre les idéologies totalitaires.

La bataille pour la liberté de penser et d’agir est loin d’être gagnée. Mais la force de la société civile, la défense inébranlable des principes démocratiques et de la laïcité sont notre dernier rempart. Si nous voulons préserver nos acquis de liberté, nous devons résister ensemble, tous unis contre l’inquisition en douceur qui menace notre avenir.

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