Machiavel semble vouloir promouvoir un retour aux institutions et à la vertu des Anciens, tout en sachant que cette entreprise est difficile à mettre en œuvre dans les temps modernes. Il confie ainsi la parole à un personnage, Fabrizio Colonna, qui représente une figure ambiguë.
critique voilée de l’humanisme de son époque, trop attaché aux délicatesses de l’esprit et peu soucieux des réalités de la guerre. Machiavel semble vouloir déplacer l’objet de l’admiration de ses contemporains, de la littérature grecque vers les hauts faits militaires des Romains.
Le problème de l’art de la guerre
Le cœur du dialogue porte sur la question de l’art de la guerre et de sa relation avec la politique. Fabrizio affirme que cet art est le plus important pour celui qui commande, allant jusqu’à dire qu’il comprend tous les autres. Mais dans L’Art de la guerre, Machiavel ne fournit aucune définition claire de cet « art », contrairement à ce qu’il affirme dans Le Prince.
De plus, les interlocuteurs du dialogue semblent s’installer confortablement dans la distinction conventionnelle entre temps de guerre et temps de paix, ce qui semble contredire le plaidoyer impérialiste du Prince en faveur de l’art de la guerre.
Machiavel semble vouloir miner progressivement l’autorité de Fabrizio, en faisant intervenir les questions des autres personnages qui remettent en cause les présupposés de ce dernier. Le mouvement du dialogue conduit Fabrizio à abandonner les restrictions morales de l’art de la guerre qu’il avait lui-même posées.
La critique de l’humanisme civique
L’Art de la guerre apparaît comme une critique voilée de l’humanisme civique, tel qu’il se développe à Florence à l’époque de Machiavel. Le décor du dialogue, les Orti Oricellari, est un centre de réflexion politique et philosophique humaniste.
Fabrizio, en tant que figure d’autorité militaire, dirige ses reproches vers ces jardins humanistes, rappelant le début des Discours où Machiavel se plaint de voir les Anciens imités en toute chose sauf en matière de politique. Machiavel semble vouloir déplacer l’objet de l’admiration de ses contemporains, de la littérature grecque vers les hauts faits militaires des Romains.
Cependant, Fabrizio affirme que ses manières sont « plus humaines » que celles des Spartiates, se rapprochant ainsi du programme d’ »humanisme civique » prôné par certains historiens. Mais Machiavel semble vouloir montrer les faiblesses et les paradoxes de cette conception de la vertu ancienne, trop morale et littéraire pour pouvoir s’appliquer pleinement à la réalité de la guerre.
Le problème de l’autorité
L’un des enjeux centraux du dialogue est la question de l’autorité du capitaine. Fabrizio est confronté à la difficulté de faire adopter ou rejeter une opinion à la multitude, alors que le talent oratoire des grands généraux anciens leur permettait de gouverner leurs armées.
Machiavel semble ainsi s’immiscer dans le personnage de Fabrizio, ou faire de lui son autorité, car pour pouvoir appliquer sa doctrine, son art de la guerre, il doit tout autant s’adresser à la multitude que persuader quelques-uns. La vertu du capitaine semble alors au-delà de l’institution militaire et fonder son autorité.
Mais Machiavel ne confond pas Fabrizio et lui-même. Les subtiles questions des interlocuteurs, qui ébranlent la confiance de Fabrizio, fournissent des indices plus fiables sur la position de Machiavel que ne le fait Fabrizio dans ses discours parfois inconsistants.
L’Art de la guerre occupe une place singulière dans l’œuvre de Machiavel car l’auteur n’y fait pas démonstration de sa verve coutumière. Son ennemi est le même que dans ses écrits plus audacieux : la philosophie politique et morale classique et son dérivé populaire, le christianisme.
Mais dans cet ouvrage, Machiavel ne combat pas en première ligne ; il charge un prince de faire campagne en son nom, un capitaine de la Renaissance, qui doit faire appel à des gens de lettres moraux et les corriger. Ce dialogue est trop ironique pour constituer une étude sérieuse, mais il fonde et promeut l’étude sérieuse de la guerre à l’époque moderne.
Laisser un commentaire