Le monde s’apprête à vivre un événement extraordinaire : les Jeux Olympiques qui auront lieu à Paris. Nul ne souhaite gâcher cette fête que Paris attend depuis un siècle. Nous nous sommes précipités pour être tirés au sort, nous avons acheté nos billets, nous nous sommes préparés à la fête et pourtant le cœur n’y est plus. Comment faire la fête alors qu’à quelques heures de vol d’ici se déroule une terrible tragédie ?
Pire, les jeux ont un effet pervers. Conscients que les yeux du monde se détournent, les Israéliens ont – encore plus – les mains libres sur le terrain. Les témoignages de médecins qui reviennent du front font froid dans le dos : enfants visés parfois plusieurs fois par des snipers, corps calcinés, amputés, décharnés… Les autorités françaises, qui ont invité Isaac Herzog à se joindre à la fête, ne peuvent pas ignorer ces récits apocalyptiques.
Sous nos yeux, depuis 287 jours, des réfugiés se font massacrer par une armée rendue puissante par la fourniture d’armes de l’Occident. Nul ne dispose d’un bilan arrêté et précis de la guerre, mais elle est d’une violence inouïe – « Les villes de Gaza ont été plus détruites que les villes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale« , selon Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne. Ces mêmes puissances qui fournissent des armes sophistiquées à Israël ont lamentablement échoué à imposer un cessez-le-feu dans la bande de Gaza. Cette communauté internationale, drapée de beaux principes universalistes et humanistes se révèle incapable d’imposer la fourniture aux civils palestiniens de fournitures médicales, de nourriture, d’eau potable et d’autres ressources essentielles.
Il faut le dire et le redire : ce qui est qualifié de guerre oppose une armée surpuissante, équipée de matériel provenant d’Europe et des États-Unis, à des civils désarmés, des réfugiés sans abri, prisonniers dans des territoires encerclés de toutes parts depuis 75 ans. Pour éliminer quatre combattants du Hamas on n’hésite pas de tuer 200 personnes et bombarder des écoles et des hôpitaux.
Malgré le blocus médiatique imposé dans l’enclave, la presse internationale arrive à nous faire parvenir des informations sur la situation à Gaza. Les tentatives de désinformation israélienne ne peuvent en aucun cas altérer cette réalité.
Nous approchons du triste record de 300 jours de bombardements intensifs sur Gaza. Selon les données du ministère de la Santé palestinien, rapportées par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies, le nombre de personnes tuées s’élève à 38 919, et près de 90 000 autres ont été blessées. Les Nations Unies, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et même les services de renseignement israéliens confirment l’exactitude de ces chiffres. Ils font régulièrement l’objet de vérifications par des analyses indépendantes.
Les humanitaires – quand Tsahal ne les bombarde pas – qui entrent l’enclave au compte-goutte reviennent effondrés et racontent l’horreur de ce qu’ils ont vu.
Tous disent la même chose, ils n’ont jamais vu en 30 ans de missions un tel massacre.
Le ministère de la Santé n’arrive même plus à comptabiliser le nombre de victimes ; il est contraint d’inclure dans ses rapports des informations provenant de sources médiatiques crédibles et des services de premiers secours. De plus, un grand nombre de victimes sont encore ensevelies sous les décombres. Le ministère de la Santé relève désormais séparément le nombre de corps non identifiés parmi le total des décès.
Le nombre de décès rapportés est probablement sous-estimé, car tous les noms des victimes identifiées ne figurent pas sur la liste établie par le ministère. L’organisation non gouvernementale britannique Airwars s’investit entre-autres dans l’identification des victimes civiles des frappes à Gaza. Selon une estimation préliminaire, plus de 45% des victimes sont des mineurs. Les parents palestiniens écrivent au feutre, sur le corps de leurs enfants, leur nom et prénom, pour permettre l’identification des corps après les bombardements.
Les conflits armés ont des conséquences sanitaires indirectes à long terme, en plus des dommages directs causés par les bombardements. On estime qu’il y aura entre trois et quinze décès indirects de Palestiniens pour un décès direct. Ainsi, même lorsque ce conflit prendra fin, un autre drame se poursuivra avec de nombreux décès indirects dans les mois et les années à venir. La très sérieuse revue médicale The Lancet vient de publier un texte alarmant intitulé « Compter les morts à Gaza, difficile mais essentiel » dans lequel trois chercheurs (dont Martin McKee, membre de l’International Advisory Committee of the Israel National Institute for Health Policy Research) estiment que le nombre de victimes directes ou indirectes de la guerre pourrait atteindre les 186 000 morts, voire plus. En utilisant l’estimation de la population gazaouie en 2022, soit 2 375 259 habitants, cela représenterait 7,9% de la population totale de la bande de Gaza. Ramenée à la population française, cela signifierait plus de cinq millions de morts.
Compte tenu de l’intensité du conflit, de la destruction des infrastructures de santé, de la grave pénurie de nourriture, d’eau et de logement le plus dur est à venir. Déjà le virus de la polio a été détecté dans les eaux usées de Gaza, poussant Israël à vacciner en urgence ses soldats.
Le gouvernement israélien traite avec mépris les décisions des Nations-Unis, de la Cour internationale qui exigent qu’Israël « prenne des mesures efficaces pour prévenir la destruction et garantir la préservation des preuves liées aux allégations d’actes relevant de la Convention sur le génocide ».
C’est donc dans ce contexte que la France – qui se refuse à ce jour encore de décréter un embargo de ses ventes d’armes vers Israël – s’apprête à festoyer vendredi. Isaac Herzog, le président israélien, foulera le tapis rouge comme si de rien n’était ? Ou alors peut-être dans trois décennies, sûrement, Paris fera son mea culpa. Mais l’histoire n’oubliera pas et on ne pourra pas dire que l’on ne savait pas.
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