La répartition mondiale des richesses intellectuelles subit de plein fouet les répercussions de la nouvelle économie mondiale axée sur la connaissance. La médecine n’est pas épargnée par ce mouvement, touchant aussi bien les pays riches que les pays pauvres, aussi bien l’Est que l’Ouest.
Pour l’Afrique, ce phénomène est dévastateur. Sur les 302 médecins originaires du Cap-Vert, par exemple, 231 exercent au Portugal, tandis que seulement 71 restent aux îles du Cap-Vert. En Guinée-Bissau, la proportion est de 358 contre 197…
Selon l’Association des parlementaires afro-arabes (réunion à Addis-Abeba en 2003), 54% des médecins, 26% des ingénieurs et 17% des scientifiques diplômés des universités arabes et africaines travailleraient en Europe ou en Amérique du Nord…
Le rapport du PNUD de 2003 révèle que plus de 15 000 médecins arabes ont émigré vers les pays industrialisés entre 1998 et 2000, et sur les 300 000 diplômés des universités arabes, 25% exercent à l’étranger. Selon l’OMS, environ 23 000 universitaires africains émigrent vers les pays développés chaque année.
En Grande-Bretagne, 31% des médecins et 13% des infirmières en exercice sont d’origine étrangère. En Nouvelle-Zélande, 600 médecins sud-africains exercent la médecine.
L’impact de cette hémorragie est incalculable à tous points de vue, représentant une perte sèche pour l’Afrique de plus de 1,5 milliard de dollars par an. Paradoxalement, ce continent dépense trois fois plus pour payer 100 000 médecins coopérants étrangers. L’ONU estime que chaque émigrant africain représente une perte de 184 000 $.
Les pays industrialisés, avec une offre d’emploi importante dans des secteurs à forte intensité de savoir, ont clairement adopté une politique d’émigration sélective. Les États-Unis délivrent annuellement 115 000 visas H1B à des diplômés du troisième cycle, rapportant 100 000 $ US par an pour chaque visa.
C’est une hémorragie des richesses intellectuelles qui, par ce mouvement, se trouve encore plus mal répartie à travers le monde.
L’Afrique, colonisée pendant des décennies, s’est retrouvée, au lendemain d’indépendances mal préparées, face à un déficit dramatique en cadres qualifiés. Plus de 40 ans d’indépendance n’ont pas suffi à redresser la situation.
Pire encore, dès qu’un de ses enfants émerge du lot, il est détourné vers des rémunérations plus réalistes, un environnement professionnel plus favorable, une formation continue de qualité, et la possibilité de travailler dans un système mieux géré.
Aucune comparaison n’est permise entre les conditions de travail dans les deux régions. Inéluctablement, la partie la plus créative, la mieux formée, la plus entreprenante de notre jeunesse choisira de partir, si elle en a la possibilité. Les motivations, qu’elles soient professionnelles et/ou personnelles, peuvent varier, mais le résultat pour les pays pauvres est le même.
Le système académique en Afrique est en crise de toutes parts. Les universitaires et les médecins qui émigrent le savent bien, et le mouvement s’accélère. Le nombre d’étudiants dépasse largement les capacités d’accueil. Les salaires des enseignants sont dérisoires, conduisant parfois les universitaires africains à exercer un second métier, comme chauffeur de taxi, tenancier de petits commerces, ou même donnant des cours particuliers.
La fuite des cerveaux ne se fait pas uniquement vers l’étranger ; le secteur privé constitue une autre forme d’exode, cette fois-ci intérieure. Sur 5000 médecins kenyans, seuls 600 acceptent de travailler dans le secteur étatique.
Il n’est pas réaliste de proposer des solutions globales à un problème ancien, mais attirons au moins l’attention sur cette question. On est loin de l’éthique dans ce domaine, caractérisant les relations Nord-Sud dans tous les domaines jusqu’à présent. Rien d’autre que la morale ne peut obliger les pays riches à changer les règles du jeu.
Pour les pays africains, respecter le savoir, offrir des possibilités de formation acceptables, construire des noyaux de qualité avec des possibilités d’échanges fluides avec l’étranger, investir dans les infrastructures destinées à la recherche, c’est-à-dire mettre en évidence les performances des compétences locales, est la seule solution pour limiter les dégâts. Il est incompréhensible que des millions de dollars soient dépensés pour les voyages des équipes de football alors qu’un enseignant du supérieur a du mal à avoir un ordinateur personnel.
Certes, les compétences à l’étranger contribuent au développement du pays par l’argent qu’elles envoient et par leur apport aux universités locales. Les universitaires doivent tenter de bâtir une nouvelle éthique de la coopération Nord-Sud. Envisager des formes de compensation aux universités du Sud est une solution. Équilibrer les échanges Nord-Sud en renforçant la coopération et en la facilitant n’est pas impossible. Allouer un budget spécifique d’aide à la formation des chercheurs dans les universités est tout à fait faisable et rapidement. Offrir un accès facilité aux Africains restés sur place à la logistique disponible dans les pays industrialisés est une solution parmi d’autres.
Dans un contexte de compétition industrielle effrénée, seul l’engagement militant de collègues chercheurs du Nord peut changer les choses. Agir au niveau des institutions hospitalières ou autres pour établir des traditions d’échanges est la responsabilité de tous, et elle est exclusivement morale. »
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