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Quand la démocratie élit le sophiste

Si la démocratie consiste à donner le pouvoir à la parole majoritaire, alors elle court toujours le risque d’élire le sophiste plutôt que le juste. Non pas celui qui dit vrai, mais celui qui sait dire. Non pas celui qui doute, mais celui qui affirme. L’histoire de Socrate, condamné légalement à mort en 399 avant J.-C., n’est pas un accident de la démocratie athénienne : elle en est la révélation tragique.

Socrate n’a pas été lynché par une foule sauvage, mais jugé selon les règles. Il est mort légalement. La démocratie, ce jour-là, a exercé son pouvoir jusqu’au bout, et ce pouvoir a tué le sage. Gorgias, le rhéteur, savait rameuter les foules ; Socrate, lui, introduisait le doute. Or la foule ne connaît ni le doute ni l’incertitude. Freud l’avait pressenti : la foule est soumise à la pensée magique des mots. Elle croit à la force de la parole, non à la vérité qu’elle devrait porter.

La parole devient alors un acte dangereux. Calomnie, injure, médisance, parole haineuse ne sont pas de simples sons : elles agissent parce qu’elles se diffusent sans limite. La démocratie contemporaine, amplifiée par les réseaux sociaux, a dévitalisé la parole. On parle sans corps, sans responsabilité, sans temps. On se déleste de la pensée, de la lenteur, du silence. Même quand on n’a rien à dire, on parle. La parole devient vide, mais elle enivre. On se saoule de sa propre voix.

Cette parole désincarnée est entourée de machines parlantes, d’algorithmes qui produisent des effets de bulle, des chambres d’écho où l’opinion devient vérité dès lors qu’elle est partagée. La vérité n’est plus ce qui résiste à l’examen, mais ce qui circule le mieux. L’autre n’est plus une altérité, mais un semblable déformé, un ennemi nuisible dont il faudrait se débarrasser. C’est ainsi que naissent les divisions destructrices et les discours complotistes : ils se présentent comme du doute, mais fonctionnent en vérités absolues.

La démocratie porte donc en elle les germes de sa propre mort. En voulant la promouvoir sans exigence, on promeut parfois son cercueil. Car lorsque la règle de l’opinion l’emporte sur la règle du savoir, lorsque le ressenti supplante l’argument, la démocratie tue le juste et le sage. Elle devient le temps de la rancune de tous contre tous.

La philosophie, dès son origine, s’est constituée contre cette dérive. Platon voulait empêcher la « grosse bête » — la foule — de s’emparer du pouvoir par la magie des mots. Mais son remède contenait un poison : en voulant instituer la dictature du vrai, il a formaté la parole, légitimé le mensonge d’État, ouvert la voie aux totalitarismes. La République de Platon repose sur une quantité de tromperies assumées. Lénine, en écrivant que la théorie de Marx devait être apportée au peuple de l’extérieur, s’inscrivait déjà dans un platonisme politique.

Ainsi, la démocratie qui cède à une idéologie engendre la dictature ; la dictature qui prétend dire le vrai abolit toute parole vivante. Dans les deux cas, la parole est confisquée : soit par la foule, soit par le pouvoir.

Nous sommes aujourd’hui à l’intersection de ces deux dangers. Anonymisation et individualisme coexistent. Homo unlimitatus, libéré de toute limite symbolique, croit que tout peut être dit. Mais sans limites, la parole devient barbare. Homo limitatus, au contraire, reconnaît que parler engage, que la parole est un acte — individuel et collectif.

Les idéologies meurtrières commencent toujours par des mots. Elles réduisent l’autre à une abstraction nuisible, justifiant l’atrocité. Le ressort de la barbarie n’est pas l’enfance ou l’ignorance : il faut cesser de croire que ce sont des enfants. Ce sont des adultes qui ont cessé de douter.

Comment, alors, rétablir la possibilité du désaccord sans la haine ? Comment redonner une verticalité au langage, une autorité qui ne soit ni celle de la foule ni celle du dogme ? Peut-être en réapprenant à diffuser la sagesse plutôt que l’opinion, à valoriser le silence autant que la parole, à accepter que la vérité ne soit jamais immédiate.

C’est parce qu’il y a la parole qu’il y a l’inconscient. Mais c’est aussi parce qu’il y a la parole qu’il y a la responsabilité. Réhabiliter cette responsabilité est aujourd’hui une urgence politique et éthique. Sans cela, la démocratie continuera d’élire les sophistes — et de condamner ses Socrate.

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