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Tout commence et tout finit à l’école

Sidi Makhlouf – Médenine le 06 janvier 2024 : deux-morts et 35 personnes victimes d’intoxication suite à la consommation d’alcool frelaté et ce n’est pas fini d’autres victimes continuent à affluer à l’hôpital. 

Ce drame ravive la douleur des familles des disparus en mer dans la triste nuit du 20 – 21 septembre 2022.

Des drames reflètent le désespoir d’une jeunesse sans horizons.

Le même spectacle s’offre au voyageur qui traverse le pays du nord au sud ou d’est en ouest, à toutes les heures de la journée, tous les jours de la semaine, dans tous les villages et toutes les villes de l’intérieur de la république, exclusivement des hommes, souvent jeunes, sont assis dans les terrasses des cafés. Ils fument ou jouent aux cartes et regardent avec insistance les voitures qui passent. 

Ces scènes sont d’une violence inouïe. Un espace où les femmes sont exclues et où des hommes passent leurs journées à ruminer leur détresse. Elles disent tous nos échecs. 

Et l’échec du système éducatif en est l’illustration la plus criante et la plus injuste. Pourtant ce n’était pas une fatalité. Il est la conséquence de l’abandon progressif et insidieux (pervers) par l’État de l’un des piliers de la Tunisie indépendante. L’éducation. 

Ce n’est pas le seul secteur livré aux puissants. Le système de santé, les transports en commun, la culture, le sport…ont fait les frais de cette libéralisation sauvage.

La démission de l’État est à l’origine de ces drames. La marchandisation de pans entiers de ce qui, jadis, a fait la réussite du pays, des biens communs a été une faute grave, peut-être la plus grave de toutes. 

Cette politique libérale a pu donner à certains l’illusion à des observateurs étrangers ou partisans un semblant de réussite durant les années de la dictature, en réalité ce n’était que la partie visible d’une pyramide qui était minée de l’intérieur.

S’il fallait illustrer les conséquences des injustices sociales par un seul indicateur, il suffirait de suivre année après année les résultats des taux de réussite au baccalauréat par région.

Parmi les ramifications profondes de l’absence de maisons de cultures, de terrains de sport, de moyens de transport…se trouve l’incapacité de la société à assumer les inéluctables évolutions dans les mœurs et le mode de vie. Les jeunes des régions de l’intérieur font les frais de l’absence de ces lieux de vie où ils peuvent s’épanouir.

Une réelle schizophrénie sociale s’est installée. Dans la vie de tous les jours, la conduite affichée et les valeurs défendues bec et ongles en public et dans les médias, sont démenties à chaque instant dans la vraie vie. 

A l’heure où chacun dispose d’un téléphone portable qui lui offre un accès quasi-illimité à ce que, les gens de ma génération n’arrivent même pas à imaginer, à l’heure où les jeunes du monde entier sont interconnectés, un discours totalement décalé par rapport à la réalité est tenu sur les valeurs ancestrales de notre société. 

Un exemple illustre les incohérences de notre mode de vie. Un seul. La loi qui régit la vente de boissons alcoolisées est la parfaite illustration de cette hypocrisie sociale. Boire ou ne pas boire d’alcool est un choix personnel, le rôle de l’Etat doit se limiter à protéger les vulnérables et veiller à la sécurité des citoyens en interdisant par exemple de conduire un véhicule quand on est sous l’effet de l’alcool. Je connais des personnes qui vivent en Europe depuis 50 ans et qui n’ont jamais bu une goutte de vin, pourtant l’accès aux boissons alcoolisées est illimité. Seule la vente d’alcool aux mineurs est interdite. Ceux qui ont envie de boire le feront de toutes les façons, c’est ainsi dans toutes les cultures et sous tous les cieux depuis la nuit des temps. Les humains fabriquent et boivent des boissons alcoolisées. 

Chez nous, en dehors des régions côtières et touristiques, ils le font dans une voiture, à la plage ou dans la forêt ou dans des tavernes glauques et insalubres. Ils se sentiront fautifs et coupables, ils le feront en excès et surtout ils s’exposent à des risques, comme les victimes de Sidi Makhlouf. 

Il ne s’agit pas d’une opinion personnelle mais d’un fait incontestable. La prohibition n’a jamais fonctionné nulle part, elle offre simplement à ceux qui ont un quelconque pouvoir l’occasion de gagner de l’argent. C’est ce qui passe dans nos villes et villages où les points de vente clandestins de boissons alcoolisées sont connus de tous.

Sans vouloir heurter les âmes sensibles mais il est possible de multiplier à l’infini les exemples sur d’autres sujets moins légers où les apparences sont préservées alors que les pratiques sont sources de névroses, de frustrations, de déviances et surtout de conduites à risque. 

L’école, dans plusieurs pays, a été le lieu où les mentalités sur les sujets délicats, des sujets qu’on a du mal à aborder en famille à table, ont évolué. Une école épanouissante où la parole y est libre et les échanges riches. Elle permet à chacun de s’exprimer dans un cadre surveillé. Pour cela il faudrait que le corps enseignant retrouve sa place dans la société. Un corps enseignant progressiste, tolérant, cultivé, un corps enseignant qui prône la cohésion sociale et la liberté. Cela n’est possible que si ce corps enseignant a bénéficié d’une formation solide, de moyens, d’un salaire décent et d’une réelle reconnaissance sociétale. 

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