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Corps surveillés, libertés disputées : quand le pouvoir s’écrit sur les femmes

En Libye, le ministre de l’Intérieur du gouvernement d’unité nationale provisoire, Imed Trabelsi, a récemment annoncé une série de mesures qui disent beaucoup plus qu’elles ne réglementent. L’imposition du hijab, l’interdiction de la mixité dans les cafés, la restriction de l’importation de certains vêtements et la création annoncée d’une « police des mœurs » chargée de surveiller les rues comme les réseaux sociaux ne relèvent pas seulement d’un projet sécuritaire. Elles traduisent une volonté ancienne et persistante : celle d’exercer le pouvoir sur les corps, et plus particulièrement sur ceux des femmes.

Presque simultanément, à Téhéran, un geste radical est venu fissurer l’ordre imposé. Le 2 novembre 2024, sur le campus de l’université Azad, Leila, jeune étudiante iranienne, a choisi de se montrer en sous-vêtements, défiant frontalement les normes vestimentaires dictées par l’État. Ce geste, loin de toute provocation gratuite, s’inscrit dans une longue tradition de résistance silencieuse et courageuse. Dans cet espace académique chargé de mémoire et de luttes, Leila n’exhibe pas son corps : elle le reprend.

Son acte est à la fois fragile et immense. Fragile, parce qu’elle sait les conséquences possibles — l’arrestation, la stigmatisation, la violence. Immense, parce qu’à chaque pas, elle affirme un principe fondamental : le droit inaliénable de disposer de soi. En ce sens, son corps devient langage, et son silence, un discours politique. Elle ne réclame pas seulement la liberté de se vêtir autrement, mais la reconnaissance pleine et entière de son humanité.

Leila se heurte à un système qui confond morale et contrôle, foi et coercition, ordre social et soumission. L’histoire montre pourtant que les interdits vestimentaires, qu’ils soient religieux ou laïcs, n’ont jamais été neutres. Ils ont toujours servi à désigner, à exclure, à discipliner. Il fut un temps — pas si lointain — où, en Europe, c’est le port du voile qui était puni. Aujourd’hui encore, en France, le débat autour du hijab demeure traversé d’ambiguïtés, où se mêlent discours féministes sincères et rejet plus ou moins assumé de l’islam.

Ces oscillations révèlent une vérité dérangeante : ce ne sont pas les vêtements qui inquiètent les pouvoirs, mais l’autonomie qu’ils symbolisent. Les dogmes, lorsqu’ils deviennent instruments politiques, sapent le bien-être collectif en substituant l’obéissance à la liberté, la norme à la dignité. Derrière les interdits se jouent toujours des luttes d’influence, des batailles identitaires, des tentatives de figer le monde face à son inévitable transformation.

La réaction à l’acte de Leila est révélatrice de ces fractures. Certains la saluent comme une héroïne, d’autres la dénoncent comme une menace pour l’ordre moral. Les réseaux sociaux deviennent un champ de bataille idéologique, où se confrontent peur du changement et aspiration à l’émancipation. Leila incarne ainsi bien plus qu’un individu : elle devient le miroir d’une société déchirée entre contrôle et liberté.

Face à cette contestation, les autorités réagissent par un durcissement. En Libye comme en Iran, la surveillance s’intensifie, les arrestations se multiplient, la peur s’installe. Mais l’histoire enseigne que la répression, loin d’éteindre les révoltes, les féconde souvent. La voix de Leila n’est plus solitaire. Son geste résonne, inspire, encourage d’autres femmes à revendiquer leur droit à l’autonomie. Des solidarités émergent, des mobilisations s’organisent, malgré les risques.

Car ce combat dépasse les frontières et les cultures. Il touche à une aspiration universelle : celle de vivre sans avoir à demander la permission d’exister. La lutte de Leila n’est pas seulement celle des femmes iraniennes ou libyennes ; elle est celle de toutes celles et ceux qui refusent que la liberté soit négociable.

Dans un monde où les pouvoirs cherchent encore à écrire leurs lois sur les corps, Leila rappelle une évidence oubliée : la dignité humaine commence là où le contrôle s’arrête. Et tant que cette vérité sera contestée, il y aura des gestes, des voix, des corps debout pour la rappeler.

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