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Coupable… non responsable… !?

Le face-à-face moral entre le patient et son médecin est parfois rompu par l’irruption d’un troisième partenaire : la justice. Ainsi se déploient les composantes d’un drame humain, professionnel, et parfois financier, indépendamment du verdict rendu par les hommes de Thémis. Ce drame peut même revêtir une dimension nationale en cas d’immixtion des médias.

L’anesthésie-réanimation est exposée plus que toutes les autres spécialités.

Toute complication, tout incident anesthésique est perçu a priori comme une erreur.

Qui n’a pas entendu un patient sur le point de subir une intervention, parfois vitale, affirmer qu’il n’avait peur que de l’anesthésie ? Cette peur peut-être due au fait que tout être humain a une forte probabilité d’être anesthésié au moins une fois dans sa vie. La sécurité en anesthésie concerne de près tout le monde, à plus d’un titre.

Excluant d’emblée les négligences graves, la spécificité du risque anesthésique a deux composantes qui, additionnées, doivent idéalement tendre vers zéro pour aboutir à une sécurité de 1 :

Le risque patent : Ici, l’erreur est purement médicale ou technique, comme la difficulté d’intuber ou l’impossibilité de réussir une péridurale.

Le risque latent : Dans ce cas, la faute dépend de l’existence ou non d’un environnement humain, architectural et technique répondant aux normes requises (voir plus loin l’excellent article de G. MILON) :

Toute analyse d’un accident d’anesthésie doit tenir compte de la part respective de chacun de ces deux risques dans la survenue de cet accident.

Le cas typique est celui où, à partir d’une difficulté banale comme l’impossibilité d’intuber, on en arrive à un accident grave en raison de l’absence d’un laryngoscope de secours, d’un stéthoscope ou encore d’un confrère disponible. Ainsi, à partir d’un risque patent humain acceptable, nous révélons des manquements graves aux règles de sécurité et, par conséquent, un risque latent inacceptable.

En Finlande, le contrôle de la composante humaine du risque latent a permis de réduire le risque anesthésique de 2 à 0,15 décès pour 10 000 anesthésies. Aux États-Unis, une enquête menée par l’ASA montre que les accidents respiratoires, les plus fréquents et graves, ont été divisés par un facteur de dix grâce à l’introduction de capnographes et de saturomètres dans les blocs opératoires ; c’est le volet technique du risque latent qui a été maîtrisé.

De plus, toutes les enquêtes épidémiologiques le démontrent : le risque d’accident anesthésique grave peut être réduit à quasi zéro par des mesures simples et peu coûteuses. Aux États-Unis, le risque d’accident anesthésique grave est de 0,9 pour 10 000 anesthésies, contre seulement 0,06 en Grande-Bretagne.

Je reste persuadé qu’en Tunisie, nous sommes capables de progresser rapidement dans ce domaine de la sécurité grâce à des mesures simples et judicieuses. La première consiste à responsabiliser automatiquement le médecin anesthésiste chaque fois qu’il s’agit non seulement d’un problème médical, mais aussi de problèmes d’équipement ou de gestion quotidienne.

Face à l’ampleur du drame humain, tant pour le patient et sa famille que pour le médecin anesthésiste et l’institution où il exerce, et considérant qu’un seul accident peut briser une famille, une carrière ou ruiner une institution, nous devons exiger qu’un état des lieux soit établi dans les différentes structures sanitaires. Des normes anesthésiques tunisiennes doivent être mises en place afin que chacun soit réellement responsable.

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