Vivre en exil, c’est déjà habiter un espace de tension : entre l’ici et l’ailleurs, entre l’identité héritée et l’identité vécue. Être Maghrébin à l’étranger, c’est porter en soi une mémoire plurielle, souvent suspecte aux yeux d’autrui. C’est pourquoi les accusations d’antisémitisme, lorsqu’elles surgissent à l’encontre de ceux qui expriment leur solidarité avec le peuple palestinien, ne blessent pas seulement l’individu : elles atteignent la possibilité même d’une parole juste. La blessure est d’autant plus profonde lorsqu’elle provient d’intellectuels dont on attend précisément la rigueur, le discernement et le refus des simplifications morales.
Il ne s’agit pas ici d’entrer dans la polémique, mais de s’arrêter sur ce qui se joue dans ces amalgames répétés. Accuser indistinctement d’antisémitisme toute voix critique à l’égard de la politique israélienne revient à substituer l’anathème à l’argument, la disqualification morale à la pensée. Une telle pratique ne sert ni la cause palestinienne, ni la lutte contre le racisme, ni même la lutte indispensable contre l’antisémitisme. Elle produit l’effet inverse : elle vide les mots de leur sens et affaiblit les combats qu’ils étaient censés porter.
Le racisme, sous toutes ses formes, est une négation de l’humanité de l’autre. À ce titre, l’antisémitisme, l’islamophobie et l’arabophobie relèvent d’une même logique de déshumanisation. Les hiérarchiser ou les instrumentaliser est une faute morale. L’amalgame entre critique d’un État et haine d’un peuple est non seulement intellectuellement fallacieux, mais éthiquement dangereux : il entretient la confusion, attise les ressentiments et empêche toute compréhension réelle des enjeux.
Reconnaître la recrudescence d’actes antisémites est une nécessité. Mais l’absence de discernement dans leur dénonciation, lorsqu’elle devient systématique et indifférenciée, prend la forme d’un véritable terrorisme intellectuel. Elle installe un climat de peur où penser devient suspect, où se taire apparaît comme la seule attitude raisonnable. Or, penser est un devoir, surtout en temps de crise. Se remettre en question, interroger ses propres positions, refuser les raccourcis idéologiques n’est pas une faiblesse, mais une exigence morale.
La tolérance zéro envers l’antisémitisme ne se discute pas. Mais cette exigence ne saurait justifier les amalgames qui, en associant islam, islamisme, terrorisme et antisémitisme, insultent des millions de consciences et condamnent collectivement ceux qui n’ont rien à se reprocher. Ce glissement sémantique, largement relayé par certains discours politiques et médiatiques, est destructeur : il nie la singularité des individus au profit de catégories abstraites et menaçantes.
Il est pourtant une évidence que l’on feint d’oublier : critiquer la politique d’un gouvernement israélien n’équivaut ni à haïr le judaïsme, ni à mépriser le peuple juif. De nombreux Juifs, en Israël comme dans la diaspora, s’opposent ouvertement aux choix de leurs dirigeants. Leur parole, loin d’être marginale, rappelle que l’éthique ne se confond jamais avec l’allégeance nationale.
Dans les sociétés occidentales, la parole sur le Moyen-Orient se fait désormais sous contrainte. La peur de la sanction – médiatique, professionnelle, sociale – pèse lourdement sur les consciences. Des carrières sont brisées, des voix réduites au silence pour un message, un mot, un geste de solidarité. Cette peur ne produit pas la paix ; elle engendre le ressentiment, l’autocensure et la radicalisation silencieuse. Qualifier l’appel au cessez-le-feu ou la compassion pour les civils palestiniens de soutien au terrorisme est une violence symbolique qui empêche toute humanité partagée.
Une question demeure alors sans réponse : pourquoi défendre la politique d’un gouvernement israélien dominé par l’extrême droite n’est-il presque jamais assimilé à un soutien à des discours ouvertement racistes ou déshumanisants ? Cette asymétrie morale révèle moins une quête de justice qu’un déséquilibre du regard.
Les attaques rhétoriques sont multiples et souvent pernicieuses. On oppose la souffrance palestinienne à celle d’autres peuples musulmans, comme si la compassion devait être exclusive. On réduit la cause palestinienne à une obsession anti-juive, en niant la diversité religieuse et culturelle de la Palestine elle-même. On confond les peuples arabes avec leurs régimes autoritaires, oubliant que ces régimes furent, historiquement, parmi les plus grands ennemis de leurs propres populations et du peuple palestinien.
L’histoire des Juifs du Maghreb, souvent invoquée de manière biaisée, mérite elle aussi d’être pensée avec rigueur. Les départs massifs ne peuvent être compris sans le double contexte du sionisme et de la décolonisation. Réduire cette histoire complexe à une simple expulsion orchestrée par la haine arabe est une falsification qui blesse à la fois les Juifs maghrébins et les peuples du Maghreb, tous deux marqués par l’expérience de la domination coloniale.
Enfin, l’argument selon lequel Israël serait le rempart ultime de la « civilisation » face à la « barbarie » relève d’une vision profondément manichéenne du monde. Il reconduit, sous d’autres formes, les discours coloniaux qui opposaient l’Occident éclairé aux peuples à civiliser. Pour ceux qui ont vécu ou hérité de cette histoire, entendre de tels arguments est une humiliation renouvelée.
On ne peut rester neutre face à ce qui se passe en Palestine. Mais refuser la neutralité ne signifie ni sombrer dans la haine, ni renoncer à la raison. Défendre le droit des Palestiniens à exister, à raconter leur histoire et à vivre dignement n’est ni un acte terroriste, ni un geste antisémite. C’est une affirmation universelle : celle du droit des peuples à l’autodétermination et à la dignité.
Il est temps de sortir du faux dilemme qui oppose mécaniquement les « pro-palestiniens » aux « pro-israéliens ». Ce schéma binaire empêche toute pensée juste, toute reconnaissance mutuelle, toute paix durable. La philosophie nous enseigne que la vérité naît rarement de l’exclusion, mais du conflit assumé des points de vue, à condition que ce conflit reste habité par l’exigence de justice et le respect de l’humain.
Laisser un commentaire