Pour une éthique de la vigilance critique
À l’époque où l’information circule plus vite que la pensée, il devient impératif d’interroger les récits qui façonnent notre perception du monde. Les notions de « wokisme », de décolonialisme et d’antisémitisme, loin d’être de simples concepts académiques ou militants, sont aujourd’hui investies d’une charge symbolique qui dépasse largement leur sens premier. Elles sont devenues des signifiants flottants, malléables, souvent instrumentalisés au service de stratégies politiques et idéologiques visant moins à comprendre le réel qu’à le simplifier, voire à le travestir.
La désinformation ne prospère pas dans le vide : elle s’enracine dans la peur, dans le refus de la complexité et dans la tentation du bouc émissaire. Face à cela, la responsabilité du citoyen ne saurait se limiter à une consommation passive de discours dominants. Penser, au sens fort, implique de suspendre le jugement immédiat, de confronter les sources, et de résister à la séduction des récits qui promettent des réponses simples à des problèmes profondément complexes.
Lorsque, en 2020, Emmanuel Macron entreprend de dénoncer ce qu’il nomme le « wokisme », la « théorie du genre » ou encore les « études postcoloniales », il s’inscrit dans une dynamique plus vaste, observable à l’échelle mondiale. Cette rhétorique trouve des échos chez de nombreux dirigeants – de Giorgia Meloni à Donald Trump, de Vladimir Poutine à Narendra Modi – qui, chacun à leur manière, expriment une défiance à l’égard d’un monde pluraliste, ouvert et fondé sur la reconnaissance des altérités. Ce rejet n’est pas seulement politique : il est ontologique. Il révèle une angoisse face à la remise en question des récits fondateurs, des identités figées et des hiérarchies héritées.
En France, ces discours s’accompagnent d’une prolifération de fake news, amplifiées par les réseaux sociaux, relayées par des sphères médiatiques de plus en plus polarisées, et nourries par des mouvements d’extrême droite. Le mécanisme est bien connu : caricaturer pour disqualifier, exagérer pour effrayer, amalgamer pour diviser. Le « wokisme », le décolonialisme et même la lutte contre l’antisémitisme deviennent alors des épouvantails, associés à des menaces imaginaires ou présentés comme des dangers existentiels pour la société.
Or, le « wokisme », dans son acception première, ne relève ni d’un dogme ni d’une censure morale. Il procède d’un éveil – au sens littéral – à l’existence d’injustices systémiques qui traversent les sociétés contemporaines. Il invite à reconnaître que les rapports de pouvoir liés à la race, au genre, à la sexualité ou à la classe sociale ne sont pas des accidents, mais des structures. En ce sens, il ne cherche pas à restreindre la liberté d’expression, mais à l’élargir, en donnant voix à ceux que l’histoire a longtemps relégués au silence.
Le décolonialisme, quant à lui, ne se réduit pas à une entreprise de culpabilisation ou à une lecture manichéenne du passé. Il constitue une démarche critique visant à interroger les continuités entre l’ordre colonial et les formes contemporaines de domination. Philosophiquement, il s’agit d’un travail de dévoilement : mettre au jour les cadres de pensée hérités qui continuent d’organiser le monde, souvent à notre insu. Refuser cette réflexion, c’est confondre mémoire et nostalgie, et préférer le confort de l’oubli à l’inconfort de la lucidité.
L’antisémitisme, enfin, demeure une haine radicale, irrationnelle et intolérable, enracinée dans des siècles de préjugés et de violences. Mais le danger supplémentaire de notre époque réside dans son instrumentalisation. Accuser abusivement des voix critiques d’antisémitisme revient à détourner un combat essentiel pour en faire une arme de disqualification morale. Cette confusion volontaire affaiblit la lutte contre la haine réelle et empêche toute critique légitime des rapports de pouvoir ou des politiques étatiques.
Dans ce contexte, lutter contre les fake news n’est pas un simple exercice intellectuel : c’est un devoir civique et moral. Il s’agit de défendre la vérité non comme un dogme figé, mais comme un horizon exigeant, toujours à reconquérir. Comprendre le « wokisme », le décolonialisme et l’antisémitisme dans leur complexité, c’est refuser les raccourcis, les amalgames et les discours de peur.
Le climat politique contemporain, marqué par la stigmatisation des immigrés et la montée de mouvements identitaires, illustre les conséquences de cette désinformation. Des partis comme le Rassemblement National, l’AfD ou l’UKIP, tout comme des groupes activistes tels que Génération Identitaire ou Pegida, mobilisent des récits simplificateurs où l’Autre devient la cause de tous les maux. Derrière les arguments économiques ou sécuritaires se profile souvent une angoisse plus profonde : celle de la perte de repères, de la transformation des identités et de l’effritement des certitudes.
Face à ces tensions, la philosophie nous rappelle une exigence fondamentale : penser contre soi-même, accepter l’inconfort du doute et reconnaître la dignité de l’altérité. C’est à cette condition seulement qu’un dialogue authentique peut émerger. En déconstruisant les fake news et en cultivant une pensée critique, nous ouvrons la voie à une société plus juste, non parce qu’elle serait exempte de conflits, mais parce qu’elle choisirait de les affronter par la raison plutôt que par la peur.
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