Il arrive dans l’histoire des moments où la violence cesse d’être seulement un excès pour devenir un système. Gaza est aujourd’hui l’un de ces lieux où la punition collective s’est normalisée, rationalisée, administrée, jusqu’à devenir presque invisible tant elle est répétée. Ce qui frappe n’est plus seulement l’ampleur de la tragédie, mais la facilité avec laquelle elle est justifiée, contournée ou relativisée par ceux-là mêmes qui se réclament du droit, de la morale et de l’universel.
Dans une lettre ouverte sans précédent, plus de 800 hauts fonctionnaires issus des États-Unis et de nombreux pays européens ont publiquement dénoncé la politique pro-israélienne de leurs gouvernements. Ils appellent à l’arrêt immédiat des livraisons d’armes à Israël et à l’instauration d’un cessez-le-feu. Leur accusation est grave : l’Occident serait en train de se rendre complice de « l’une des pires catastrophes humanitaires du XXIᵉ siècle ». Lorsque ceux qui servent l’État en viennent à s’opposer ainsi à leur propre gouvernement, c’est que quelque chose, dans l’ordre moral du monde, s’est profondément fissuré.
Le droit international mis entre parenthèses
Le 26 janvier, la Cour internationale de Justice, saisie par l’Afrique du Sud, a ordonné à Israël des mesures conservatoires contraignantes, estimant qu’il existait un risque plausible de violation de la Convention sur le génocide. La Cour a exigé qu’Israël empêche tout acte génocidaire, garantisse l’accès à l’aide humanitaire, et réprime toute incitation publique à la destruction d’un peuple.
Ces mesures, adoptées par une large majorité des juges, n’ont pourtant produit aucun effet tangible. Pire encore, elles ont été presque aussitôt éclipsées médiatiquement. Le droit, lorsqu’il dérange les puissants, semble désormais relégué au rang de simple décor moral.
L’UNRWA : frapper l’artère vitale
Quelques jours après cette décision historique, douze employés de l’UNRWA — sur près de 30 000, dont 13 000 à Gaza — ont été accusés par Israël de complicité avec les attaques du 7 octobre 2023. Les Nations unies ont immédiatement réagi : licenciements, enquêtes, sanctions. Mais avant même que les faits ne soient établis, treize pays donateurs ont suspendu leur financement à l’UNRWA.
Cette décision est lourde de sens. Comme l’a rappelé Human Rights Watch, priver l’UNRWA de ses ressources, c’est priver 2,3 millions de civils d’eau, de nourriture, de soins et d’éducation. C’est infliger une punition collective à une population entière pour des accusations visant une poignée d’individus. Autrement dit, appliquer à Gaza une logique de responsabilité héréditaire : si ce n’est pas toi, c’est donc ton frère.
Deux constantes traversent ce conflit :
- L’alignement systématique des puissances occidentales sur un gouvernement israélien d’extrême droite, malgré les alertes juridiques et humanitaires.
- La normalisation de la peine collective, devenue méthode de gouvernance.
L’existence même des Palestiniens comme problème
S’attaquer à l’UNRWA, ce n’est pas seulement attaquer une institution : c’est remettre en cause l’existence même des Palestiniens en tant que peuple. Depuis 75 ans, l’UNRWA a permis à des générations entières de survivre, d’apprendre, de se soigner. Le taux d’analphabétisme chez les réfugiés palestiniens est quasi nul. L’accès à l’éducation y est garanti. Ce travail, reconnu par de nombreux experts, a même valu à l’agence d’être proposée au prix Nobel de la paix par un député norvégien — proposition parfaitement justifiée.
Mais cette réussite dérange. Déjà en 2019, Donald Trump avait suspendu l’aide américaine à l’UNRWA. Joe Biden l’avait rétablie. Aujourd’hui, le scénario se répète, avec une brutalité accrue, dans un contexte de famine imminente.
Créée en 1949, après la Nakba, par la résolution 302 de l’ONU, l’UNRWA devait être une solution provisoire, en attendant l’application du droit au retour des réfugiés palestiniens, consacré par la résolution 194. Ce droit, comme plus de 260 résolutions onusiennes, n’a jamais été appliqué. L’urgence temporaire est devenue une permanence tragique.
Une stratégie éprouvée : brouiller, accuser, oublier
Depuis les années 1960, Israël accuse régulièrement l’UNRWA de partialité ou de collusion. Les exemples abondent : vidéos manipulées, accusations non étayées, rétractations discrètes. En 2004, en pleine Intifada, une vidéo montrant prétendument des ambulances transportant des roquettes s’est révélée être une mise en scène : il s’agissait de brancards. Mais le mal était fait. L’objectif n’a jamais été la vérité, mais la confusion médiatique, le temps que l’émotion se dissipe.
Ce même modus operandi a été observé dans d’autres drames : la mort de Mohamed Al-Dura, l’assassinat de Shireen Abu Akleh, le bombardement de l’hôpital Al-Shifa. Toujours la même mécanique : accuser, nier, retarder, puis passer à autre chose.
Aujourd’hui, c’est l’ensemble de l’UNRWA qui est accusée de terrorisme. Comme si, à Gaza, être Palestinien suffisait à devenir suspect. Certains affirment même que le véritable tort de l’agence est d’avoir laissé filtrer des images de Gaza détruite — images devenues rares depuis l’interdiction faite aux journalistes d’y accéder librement.
Une victoire à la Pyrrhus
Le chercheur Jalal Al-Husseini résume parfaitement la situation :
« Le climat est hystérique. Dans un effet boule de neige, des bailleurs se retirent alors qu’une enquête est en cours et que des sanctions ont déjà été prises. »
Objectif atteint : la décision de la CIJ a disparu des radars médiatiques. Le gouvernement israélien d’extrême droite affirme aujourd’hui avoir réussi là où ses prédécesseurs avaient échoué : se débarrasser de l’UNRWA. Mais c’est une victoire à la Pyrrhus.
Dans un Gaza dévasté, plus de deux millions d’êtres humains ne peuvent survivre sans cette aide. Ceux qui ont coupé les financements le savent. Ils savent aussi que cette politique mènera à la famine, à l’exode, à la radicalisation. Et pourtant, ils persistent.
La banalité du mal, encore
Ce qui se joue à Gaza n’est pas seulement une guerre. C’est une faillite morale globale. Une démonstration contemporaine de ce que Hannah Arendt appelait la banalité du mal : non pas la cruauté spectaculaire, mais l’administration froide de l’inacceptable, sous couvert de légalité, de sécurité et de silence.
Le soutien inconditionnel accordé à cette politique aura des conséquences durables. Il est déjà dénoncé par des centaines de hauts fonctionnaires, par des ONG, par des peuples entiers. Car la cause palestinienne n’est pas une cause communautaire. Elle est une cause universelle : celle du droit à vivre libre et digne sur sa propre terre.
On peut affamer un peuple, le bombarder, tenter de l’effacer administrativement. On ne peut pas le faire disparaître. L’histoire finira par juger. Et ce jour-là, il ne sera plus possible de dire : nous ne savions pas.
Laisser un commentaire