Gaza ou l’épreuve du regard occidental

Réflexions sur la guerre, le récit et la responsabilité

Dans ses Lettres persanes (1721), Montesquieu imaginait le regard d’Usbek, voyageur persan découvrant Paris. Par ce détour littéraire, il révélait moins l’Orient que l’Occident lui-même, exposant ses certitudes, ses contradictions et son ethnocentrisme à la lumière de l’altérité. Trois siècles plus tard, cette œuvre conserve une troublante actualité. Car si les mondes n’ont jamais été aussi connectés, un mur invisible — moral, politique et symbolique — semble aujourd’hui se dresser entre l’Occident et l’Orient.

La guerre à Gaza agit comme un révélateur brutal de cette fracture. Elle met à nu une asymétrie du regard : la souffrance palestinienne, et plus largement arabe, semble désormais reléguée hors du champ de l’empathie occidentale. Non pas ignorée par manque d’images ou d’informations, mais rendue inaudible par saturation, relativisation ou justification morale.

L’attitude des États-Unis constitue à cet égard un symptôme emblématique. Tandis que les bombes pleuvent sur Gaza, l’administration américaine presse le Congrès d’approuver la vente de dizaines de milliers d’obus destinés aux chars israéliens, pour des centaines de millions de dollars, tout en opposant son veto à une résolution de l’ONU appelant à un cessez-le-feu humanitaire immédiat. Ce double langage — humanitaire dans les mots, militaire dans les actes — confère à la violence une légitimité politique et une respectabilité diplomatique.

Il devient alors difficile de saisir ce qui, au-delà des alliances stratégiques, justifie un tel investissement moral, financier et symbolique en faveur d’un État de neuf millions d’habitants, au prix d’un silence assourdissant sur la destruction d’une population entière. La question n’est plus seulement géopolitique ; elle est éthique.

La loi du talion, ou la raison abdiquée

Cette guerre a déjà fait des dizaines de milliers de morts, parmi lesquels une majorité de civils. Des enfants, des femmes, des hommes dont la seule faute est d’être nés palestiniens, souvent dans des camps de réfugiés hérités d’un passé jamais soldé. La répétition quotidienne de ces morts finit par produire un effet pervers : la statistique anesthésie la conscience.

Depuis plus de vingt ans, un constat glaçant s’impose : à chaque Israélien tué correspond, en moyenne, plusieurs dizaines de Palestiniens morts. Cette arithmétique macabre révèle une loi du talion dévoyée, où la vengeance se pare des habits de la légitime défense. Mais une vengeance qui s’exerce sur des civils cesse d’être justice ; elle devient pure destruction.

Quand l’image ne réveille plus la conscience

Les horreurs de cette guerre circulent librement sur les réseaux sociaux. Pourtant, contrairement aux espoirs longtemps placés dans le pouvoir révélateur de l’image, celles-ci ne provoquent ni sursaut moral ni appel unanime à la paix. Elles durcissent les camps, figent les identités, transforment l’autre en abstraction hostile.

L’image n’est plus un choc, mais une arme narrative. Tandis qu’Israël diffuse méthodiquement son récit à travers des projections ciblées et des dispositifs de communication sophistiqués, Gaza est privée d’accès médiatique. D’un côté, des visages identifiés, individualisés, dignes de compassion ; de l’autre, une masse anonyme de ruines et de corps sans noms. Ainsi se construit un récit binaire : la victime d’un côté, la menace de l’autre.

Dans cette mise en scène, le Palestinien n’existe qu’à travers la figure du criminel potentiel. Il n’est jamais citoyen, jamais père, jamais enfant, jamais poète. Il est suspect par essence. Cette déshumanisation est le préalable nécessaire à toute violence de masse.

La propagande face à l’irruption de l’humain

Pourtant, malgré le blocus, des fragments d’humanité parviennent à franchir les murs. Une vidéo, celle d’un grand-père tenant dans ses bras sa petite-fille mourante — « l’âme de mon âme » — rappelle avec une force désarmante ce que la propagande cherche à effacer : la ressemblance. Ces visages nous ressemblent. Cette douleur est universelle.

C’est précisément ce que la propagande redoute. Car reconnaître l’humanité de l’autre rend sa destruction moralement intenable. Lorsque des responsables politiques parlent d’« animaux humains », ils ne décrivent pas une réalité : ils la fabriquent, pour rendre la violence acceptable.

Une guerre immorale par essence

Qu’Israël ait dû réagir après le 7 octobre ne fait guère débat. Mais la nature de cette réaction révèle autre chose qu’une opération de sécurité : une entreprise de destruction méthodique d’un territoire et de sa population civile. Lorsque les objectifs affichés ne correspondent plus aux effets réels, la guerre cesse d’être défensive ; elle devient immorale.

Cette guerre est immorale parce qu’elle détruit sans distinction, parce qu’elle renforce les extrémismes qu’elle prétend combattre, parce qu’elle engendre des générations de désespérés. Elle est immorale parce qu’elle oppose une armée parmi les plus puissantes du monde à une population enfermée, sans refuge, sans horizon.

Le paradoxe est tragique : le Hamas et le gouvernement Netanyahou, tous deux porteurs de visions extrêmes, sortent renforcés de cette logique de confrontation totale. L’un par la radicalisation de la jeunesse arabe, l’autre par l’exploitation de la peur existentielle. Les modérés, eux, disparaissent sous les décombres.

L’effondrement des repères moraux

Cette guerre fracture les sociétés, détruit la crédibilité des institutions internationales, vide les droits de l’homme de leur substance. Elle instille l’idée que le droit est conditionnel, que l’humanité est à géométrie variable, que certains morts comptent moins que d’autres.

La question posée à Abraham dans la Genèse — « Anéantirais-tu l’innocent avec le coupable ? » — traverse les siècles sans perdre de sa pertinence. Elle demeure sans réponse satisfaisante aujourd’hui.

Les réfugiés de demain

À défaut d’arguments moraux, peut-être faut-il rappeler une réalité plus cynique : les victimes d’aujourd’hui seront les migrants de demain. Ceux que l’on bombarde aujourd’hui frapperont demain aux portes de l’Europe. Et l’Occident feindra alors l’étonnement, demandant : « Comment peut-on être Palestinien ? »

Mais la véritable question est ailleurs :
Comment pourra-t-on dire à nos enfants que nous ne savions pas ?
Que nous n’avons pas vu ?
Que nous n’avions pas le choix ?

Car cette fois, nul ne pourra prétendre ignorer.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)