« À l’âge de quarante-sept ans, je suis forcé de reconnaître que ma mission ne sera pas accomplie. Je ne serai pas le premier d’une lignée ; je serai le dernier, le tout dernier des miens, le gardien de leurs tristesses accumulées, de leurs désillusions et de leurs hontes. Il me revient la tâche détestable de reconnaître les traits de ceux que j’ai aimés, puis de hocher la tête pour qu’on rabatte les couvertures. Je suis le préposé aux extinctions. Et quand viendra mon tour, je tomberai comme un tronc, sans avoir plié, et en répétant à qui voudra l’entendre : ‘C’est moi qui ai raison, et c’est l’Histoire qui a tort !’ » – A. Maalouf, « Les désorientés. »
L’universalité est une caractéristique inhérente à l’humanité. Tout individu meurt, subit la souffrance, rit et pleure, bien que les raisons puissent différer. Chacun a des croyances, une religion, même les plus primitifs, les agnostiques purs, ou les athées résolus croient en une transcendance. Comme l’a dit Teilhard de Chardin, « Tout ce qui s’élève converge. » Bien que le développement humain ait varié sur les continents, les valeurs qui ont pris des millénaires à se former doivent être respectées. Aujourd’hui, toutes les sociétés sont confrontées à des problèmes de santé similaires, d’équité d’accès aux soins, d’avortement, de procréation médicalement assistée et de transplantation d’organes. Bien que l’acuité de ces problèmes puisse varier, ils restent réels partout.
Plus généralement, l’éthique tire sa légitimité du fait que toutes les sociétés ont une conscience du bien et du mal. Cependant, les notions de bien et de mal renvoient aux valeurs de chaque société, générant des codes de conduite différents et créant des tensions en raison de la diversité des opinions religieuses et politiques.
Quelle est donc la signification de l’appartenance à la communauté humaine ? Les humains partagent une universalité et des particularités, mais autant les particularités sont respectables, autant elles ne peuvent et ne doivent pas s’ériger en universalité. Parallèlement, l’universalité des valeurs essentielles n’a de sens que si elle a fait l’objet d’un processus d’appropriation local. Comme l’a souligné Didier Sicard, « Entre l’universalisme abstrait et le relativisme démagogique, il y a une troisième voie. » Il existe un consensus universel sur l’approche de l’humain, dépourvu de certitude. Sans le sentiment du manque, on ne peut pas rencontrer l’autre. L’écoute des autres cultures est enrichissante car la différence culturelle révèle ce qui reste enfoui dans sa propre culture.
Selon Françoise Héritier, la reconnaissance de l’existence universelle de valeurs morales pose la question du relativisme culturel et oblige à distinguer les règles morales (honnêteté, courage, etc.) des règles sociales (modes de vie, codes de politesse, etc.) relevant de logiques de convention. Cette distinction est cruciale car certains considèrent les règles morales comme universelles et les règles de convention comme relatives.
Les hommes et les femmes sont des êtres socialisés, produits de traditions et de mœurs multiples, de particularismes régionaux, nationaux et religieux, niant toute possibilité d’universalité. Cependant, les droits de l’homme sont universels, et leur mise en œuvre doit tenir compte des spécificités de chaque communauté. Pour clore cette première partie, l’éthique, visant une vie accomplie dans des institutions justes, doit prétendre à un fondement universel et jouer un rôle normatif à l’échelle locale et internationale.
En tant que médecin intéressé par l’éthique, l’acte de soins doit être une association entre une action médicale collective tournée vers l’autre et des valeurs spirituelles intimes. La réflexion éthique internationale cherche à établir des normes et des standards internationaux de bonnes pratiques, se fondant de plus en plus sur la protection des droits de l’homme et la responsabilité sociale. Il est crucial d’établir une coordination entre les acteurs et les pays tout en évitant une standardisation rigide des recommandations.
Certains prônent la contextualisation des pratiques pour tenir compte des données locales et éviter une position qui entraverait le fonctionnement des comités d’éthique dans les pays en développement. Le débat bioéthique doit naviguer entre la standardisation pragmatique et le relativisme éthique, avec une conscience aiguë des différences culturelles. Le respect des différences est essentiel, mais il ne dispense pas du respect de la primauté de la personne humaine.
Le débat bioéthique en tant que discipline et praxis.
Le débat public en bioéthique doit s’appuyer sur les circonstances sociales des participants, adoptant une approche normative et inclusive. La complexité de la connaissance techno-scientifique nécessite une participation démocratique éclairée des citoyens. Le processus de délibération permet la construction collective d’opinions, renforçant la cohésion sociale et prévenant le cloisonnement culturel.
La confiance entre les citoyens, les technocrates et les décideurs se construit par une communication soutenue, une valorisation de la parole citoyenne et la reconnaissance de l’expertise des technocrates. Le débat public est une méthode et une solution, favorisant le libre choix de la société que nous voulons construire.
Les organismes internationaux, tels que l’OMS et l’UNESCO, jouent un rôle dans l’établissement de normes bioéthiques, mais une dialectique simpliste entre universalisme abstrait et relativisme doit être évitée. Le respect des différences culturelles ne doit pas occulter la primauté de la dignité humaine sur tout.
La bioéthique face aux cultures oscille entre souci d’universalité et prétentions universalistes. La mondialisation des règles découle de problèmes transnationaux et de la prise de conscience que les questions de bioéthique ont des implications au-delà des frontières nationales. Les comités d’éthique doivent éviter l’engagement formel et corporatiste, surmonter les clivages idéologiques, et contribuer à une meilleure coordination internationale.
La mise en pratique des textes universels doit toujours rappeler la primauté de la dignité humaine sur le progrès scientifique. Ni abandon de sa culture ni universalisme béat, mais un travail sérieux et continu est nécessaire pour naviguer entre ces extrêmes.
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