L’histoire de la Palestine et de la création d’Israël se lit aujourd’hui comme un miroir des contradictions du XXᵉ siècle. À une époque où le Moyen-Orient et le Maghreb étaient écrasés par le poids des empires et de la colonisation, les peuples arabes subissaient l’analphabétisme, la pauvreté et le retard technologique et industriel. Les ressources pillées, les économies dépendantes, les universités inexistantes, tout concourait à une marginalisation systématique, empêchant ces sociétés de participer aux grandes révolutions qui avaient transformé l’Occident.
C’est dans ce contexte que se réalisa l’irruption d’Israël sur les terres palestiniennes, au moment même où la voix arabe était inaudible sur la scène internationale. Dans les médias, dans les sphères intellectuelles et diplomatiques, les Palestiniens étaient absents ou réduits au silence. Le récit dominant, selon lequel leur terre était vide ou qu’ils seraient partis « volontairement », se répandit méthodiquement en Occident, renforcé par le traumatisme collectif de la Seconde Guerre mondiale et la sympathie universelle pour le peuple juif. La confusion entre le droit légitime des Palestiniens à exister et l’antisémitisme devint une arme redoutable pour justifier l’injustifiable.
Les archives israéliennes, aujourd’hui accessibles, révèlent que ces récits étaient loin d’être le fruit du hasard. Le nettoyage ethnique de 1948, qui déracina près de 800 000 Palestiniens, détruisit 531 villages et vidèrent 11 quartiers de leurs habitants, constitue un crime contre l’humanité selon le droit international. Pourtant, cet événement, la Nakba, demeure nié ou minimisé par la mémoire collective mondiale, comme si le monde avait choisi l’oubli plutôt que la justice.
Dès les années 1930, des dirigeants sionistes tels que David Ben Gourion concevaient l’expulsion systématique des Palestiniens pour créer un État juif homogène. Le plan Daleth, élaboré après le vote de l’ONU en 1947, détaillait des méthodes brutales : intimidations, bombardements, incendies, attentats contre des civils et expulsions forcées. La Nakba ne fut pas une tragédie accidentelle, mais l’aboutissement d’une planification réfléchie, exécutée par des milices paramilitaires telles que la Haganah, l’Irgoun, le Lehi et le Palmach. Les massacres de Deir Yassine, l’attentat de l’Hôtel King David ou l’empoisonnement des sources d’Acre montrent l’ampleur et la violence méthodique de cette entreprise.
Même les historiens dits « nouveaux » n’ont su révéler toute l’ampleur du crime. En se concentrant sur les documents militaires et diplomatiques, ils ont marginalisé la dimension éthique et humaine du nettoyage ethnique. Ainsi, malgré leurs efforts pour contester le récit officiel, l’ombre de l’injustice reste entière.
Philosophiquement, la Nakba nous rappelle que l’histoire n’est jamais neutre et que la mémoire collective est un champ de bataille. Reconnaître l’ampleur de ce drame, assumer sa réalité et en faire une leçon de justice sont des étapes indispensables pour penser une réconciliation véritable entre Israéliens et Palestiniens. La vérité historique, même douloureuse, demeure le seul fondement durable de toute paix.
En ce sens, le devoir moral dépasse le simple récit : il exige de confronter le passé, de mesurer les responsabilités et de réhabiliter les victimes. La Nakba n’est pas seulement un chapitre de l’histoire palestinienne : elle est un miroir de l’humanité, qui questionne la capacité des hommes à respecter la dignité de leurs semblables et à construire un avenir où la justice prime sur l’oubli.
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