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La peur comme adversaire

Ombres du passé et réminiscences présentes

Le spectre de la méfiance et de la délation

La peur ne se contente jamais de hanter les régimes autoritaires ; elle leur survit. Lors d’un séjour en Albanie, un ami de Tirana me confia qu’à l’époque d’Enver Hoxha, deux personnes sur trois, choisies au hasard, étaient susceptibles d’être des informateurs de la police politique. Cette statistique, glaçante, ne relevait pas seulement de l’excès répressif d’un régime : elle révélait une société méthodiquement fracturée, où la confiance était devenue un luxe dangereux.

Cette scène trouve un écho troublant en Tunisie. Sous Ben Ali, un ministre évincé pour divergence d’opinion découvrit que sa chute avait été précipitée par un ami proche. Confronté, ce dernier répondit sans détour : « Si je ne l’avais pas fait, quelqu’un d’autre l’aurait fait. Autant que ce soit moi, ton vieil ami, qui en tire profit et se protège. » Cette phrase résume à elle seule la logique de la délation : non plus un acte exceptionnel, mais une stratégie de survie, où l’éthique cède devant la peur.

L’illusion post-révolutionnaire et la fragilité de la liberté

Après le 14 janvier, un slogan scandé dans les rues et les places sonnait comme une promesse fondatrice : « N’ayons plus peur à partir d’aujourd’hui. » Ce fut un instant rare, presque miraculeux, où l’on crut que la peur avait été définitivement vaincue. Mais l’histoire, comme la poésie, nous rappelle sans cesse notre vulnérabilité. Louis Aragon, chanté par Léo Ferré, nous avertissait déjà : « Rien n’est jamais acquis à l’homme. »

La liberté n’est pas un état stable ; elle est un exercice quotidien. Ceux pour qui elle exige trop d’efforts finissent par la redouter. Ainsi, à mesure que les espoirs s’émoussaient, une décennie que d’aucuns qualifient de sombre s’est ouverte, non parce que la liberté avait disparu, mais parce qu’elle était devenue inquiétante pour ceux qui préfèrent l’ordre à l’incertitude.

Le retour insidieux de la peur

« Chut, les murs ont des oreilles. » Cette phrase, que l’on croyait reléguée aux livres d’histoire, a refait surface. La peur — parfois fantasmée, parfois bien réelle — s’est réinstallée dans les conversations, dans les silences surtout. Elle rétrécit l’espace du dicible, incite à l’autocensure et transforme la parole en risque calculé.

La crainte de l’article 96, puis celle de l’article 54, ont peu à peu métamorphosé ministres et hauts fonctionnaires en simples exécutants. Là où la décision exigeait courage et responsabilité, s’installe désormais une prudence paralysante. Gouverner par la peur, ce n’est pas diriger : c’est immobiliser.

Histoire manipulée et résurgence de la pensée unique

Les médias, longtemps muselés, semblent renouer avec de vieux réflexes. Après cinquante ans de langue de bois, la rhétorique officielle retrouve ses automatismes : désignation d’ennemis intérieurs, dénonciation des idées « déviantes », simplification manichéenne du réel. La propagande ne s’impose pas toujours par le mensonge frontal, mais par la répétition et l’étouffement du doute.

L’autocensure devient alors une seconde nature. Elle s’insinue dans les rédactions, les universités, les discussions privées. La pensée unique ne se proclame pas ; elle s’installe lorsque la peur de parler devient plus forte que le désir de vérité.

La peur comme poison civique

Les arrestations de supposés « saboteurs » ou « traîtres à la Nation », les dénonciations publiques et l’atmosphère de suspicion ont progressivement érodé le courage des plus audacieux. Une société nourrie de peurs infondées finit par voir des ennemis partout. Les minorités, éternels boucs émissaires, deviennent les cibles privilégiées de cette angoisse collective.

La vie politique se dessèche, la confiance se dissout, et les théories complotistes prospèrent sur les ruines du débat rationnel. Là où la peur règne, la raison abdique.

Xénophobie et rejet des voix humanitaires

Dans ce climat, les migrants noirs, pudiquement désignés comme « subsahariens », sont érigés en responsables de tous les maux. La xénophobie se diffuse sous couvert de sécurité et de protection nationale. Ceux qui osent dénoncer ces dérives sont rapidement disqualifiés, accusés d’être manipulés par des forces étrangères.

La peur devient alors un instrument de cécité morale. Elle empêche de voir l’autre comme un semblable et transforme la détresse humaine en menace abstraite.

Briser la spirale : le courage comme antidote

La peur est une mauvaise conseillère. Elle nourrit la colère, exacerbe les divisions et offre un terrain fertile à des politiciens sans projet, dont la seule compétence consiste à exploiter les angoisses collectives. Les conséquences sont dévastatrices : crise politique, asphyxie économique, fragmentation sociale.

Pourtant, la Tunisie a déjà prouvé qu’elle savait faire face. En 2012 et 2013, malgré les périls, le courage civique a permis d’éviter le pire. Ce courage n’a pas disparu ; il sommeille. Le réveiller suppose un choix conscient : refuser la peur comme principe de gouvernement, défendre les libertés même lorsqu’elles dérangent, et reconnaître dans la diversité non une menace, mais une richesse.

Car aucune société ne peut se construire durablement sur la peur. Seul le courage — fragile, exigeant, mais profondément humain — peut rouvrir l’horizon d’un avenir commun.

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