Les répliques du décret Crémieux se font encore sentir de manière poignante dans notre société contemporaine.
Toutes les tendances politiques de l’extrême droite à l’extrême gauche se retrouvent dans toutes les familles, religions et communautés, cela ne fait aucun doute.
Cependant, la guerre à Gaza a recréé d’autres logiques qui ont amené certains à franchir une limite réputée infranchissable. Sinon comment interpréter autrement la déclaration de Serge Klarsfeld, figure emblématique de la lutte contre l’antisémitisme, qui ose affirmer que le Rassemblement National est devenu fréquentable ? Il y a quelques années à peine, l’idée d’une accolade chaleureuse entre Habib Meyer, député, et Jordan Bardella, président du RN, aurait été inconcevable. Et le RN ferait maintenant partie de l’arc républicain selon certains et non des moindres ? Ces néophytes en politiques ne réalisent peut-être pas que l’extrême droite est la seule à bénéficier de leur dérive morale. Comment ont-ils pu oublier que les statuts du FN, désormais RN, ont été établis en 1972 par Jean-Marie Le Pen avec d’anciens collaborateurs du régime de Vichy et notamment d’un Pierre Bousquet, ancien Waffen-SS de la division Charlemagne ?
Ceux qui ont rejoint le mouvement « Reconquête » ont également oublié que la seule idéologie qui anime les Zemmour, Marion Le Pen et leurs partisans est la haine de l’autre, de ceux qui ne pensent pas comme eux ou ceux qui n’ont pas la même religion qu’eux. Une faute morale qui sera lourde de conséquences. Est-ce la haine des arabes qui a motivé ce rapprochement ? Cette idéologie qui a semé tant de malheurs en Europe il n’y a pas si longtemps est de retour. Ouvrons les yeux ces alliances contre nature lui donnent une légitimité inquiétante.
Après l’occupation de l’Algérie en 1830, les Juifs et les Musulmans maghrébins ont été considérés par la puissance occupante comme des indigènes, du moins jusqu’au décret Crémieux de 1870.
Seuls les plus vieux s’en souviennent mais il est frappant de constater à quel point les berbères, juifs et musulmans se ressemblent. Ils partagent encore aujourd’hui les mêmes noms de famille, tels que Attal, Ammar, Bouhassira, Chelly, Ellouz, Slama, Touati, Guez, Memmi, Khayat, Moati, Sabbagh, Taieb, Najjar, Haddad, Bahloul, Allal, Hallali, Kamoun, Zaoui, Zouaoui, Zouari et même…Zemmour ainsi que la même culture, la même langue, les mêmes tentes, la même cuisine, les mêmes métiers, les mêmes vêtements… Pour un étranger, il était impossible de distinguer un musulman d’un juif.
En 1865, le sénatus-consulte du 14 juillet annonçait que les Juifs d’Algérie pouvaient devenir pleinement citoyens s’ils le souhaitaient ; ils devaient simplement faire une demande de naturalisation. Cette première tentative a rencontré une farouche résistance du rabbinat local et a été un échec. Le même sénatus-consulte de 1865 a accordé aux Algériens musulmans le droit de devenir français, mais ne leur a pas conféré la citoyenneté avec tous les droits afférents. Ce fut un échec seules quelques dizaines de personnes ont accepté de se naturaliser françaises.
En octobre 1870, Adolphe Crémieux, avocat et président de l’Alliance israélite universelle, promulgue en tant que ministre de la Justice le décret qui porte aujourd’hui son nom. Les Israélites indigènes devenaient automatiquement citoyens français. Les Arabes, comme ils étaient appelés, resteront indéfiniment exclus de ce qui était appelé le projet d’émancipation et de républicanisme français. Malgré leur participation héroïque aux guerres mondiales et les sacrifices consentis pour la France, ils demeurent des indigènes aux yeux de l’occupant.
Dans les colonies, être Français vous faisait changer de catégories sociales.
Une hiérarchie sociale et juridique discriminant les Algériens musulmans de manière honteuse est née. Il ira en s’aggravant. Une grande partie des Juifs d’origine maghrébine adoptera rapidement la langue française, des prénoms européens et un mode vie occidental. Pas les musulmans. Soixante-dix ans après 1870, le gouvernement de Vichy abrogera le décret Crémieux, répondant ainsi à une revendication de l’extrême droite soutenue par une large majorité des colons.
La vérité est que l’extrême droite n’a jamais porté les Maghrébins, qu’ils soient Juifs ou Arabes, dans son cœur, et ne rêve que de se débarrasser de ce qu’elle appelle « les Français de papier ». Adolphe Crémieux était un homme de bien, et sa volonté d’émanciper ses coreligionnaires était légitime. Il était peut-être même convaincu qu’avec le temps, les Musulmans seraient inclus dans ce mouvement, mais il n’avait pas prévu les méfaits des idéologies de la haine.
Plus tard, lors de la guerre d’Algérie. Les pétainistes antisémites rejoindront l’Organisation Armée Secrète (OAS), ils seront malheureusement soutenus par de nombreux Juifs maghrébins.
D’autres Juifs maghrébins, seront des résistants, des gaullistes convaincus, puis des militants de l’indépendance algérienne. Ils incarnent les valeurs authentiques du judaïsme et de la communauté juive algérienne. Être juif c’est être du côté des opprimés. Le rôle de figures telles que Lucien Hanoun dans la lutte pour l’indépendance n’est pas suffisamment rappelé, tout comme la sagesse de Jean Daniel Bensaid. Écrivain et journaliste Juif né à Blida, il était à la fois attaché au judaïsme, à l’Algérie et à la culture française. Homme de paix, il a combattu le système colonial français, subissant parfois de violentes attaques des deux bords.
Il est toujours risqué de vouloir réécrire l’histoire, mais les malheurs causés aux uns et aux autres auraient pu être évités. La vie des juifs maghrébins n’a pas toujours été rose et la décolonisation a été une épreuve terrible pour les Juifs maghrébins, engendrant divisions, injustices et souffrances. Elle a été une déchirure, un traumatisme culturel jamais oublié par ceux qui l’ont vécu. La création de l’État d’Israël et les guerres qui ont suivi ont marqué le départ de l’immense majorité des Juifs des pays arabes, causant la perte d’une partie essentielle de la population de ces nations, la dernière guerre à Gaza a ravivé des rancœurs mais comme l’a écrit l’humoriste Tamar Kaplansky dans Haaretz, « Nous, Juifs et Arabes, sommes entrelacés depuis toujours… Ce n’est pas une déclaration mystique, mais une réalité tangible… La séparation est impossible, tout ce qui arrive à l’un arrive à l’autre… L’illusion que l’un n’a pas de droits tandis que l’autre vit tranquillement est un fantasme… Si l’un souffre, l’autre souffre. »
Pour paraphraser Frantz Fanon je dirai, quand vous entendez dire du mal des arabes, dressez l’oreille on parle de vous. Aller se jeter dans les bras du mal absolu, qu’est l’extrême-droite c’est se renier, c’est aller à l’encontre ses valeurs et ses origines.
Aujourd’hui, des hommes de bonne volonté des deux côtés, Juifs et Musulmans maghrébins, reconnaissent combien des siècles d’histoire, de culture et même de traits physiques les unissent. Ces arguments devraient nous rappeler notre devoir de fraternité.
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