Une rhétorique totalisante : la guerre comme croisade
Depuis le massacre du 7 octobre 2023, l’offensive israélienne à Gaza s’étend bien au-delà du cadre militaire. Elle repose sur une déshumanisation systématique des Palestiniens, orchestrée par les plus hautes sphères politiques et militaires. Ce discours, loin d’être accessoire, façonne les perceptions, légitime la violence et prépare l’opinion à accepter l’inacceptable.
Dès les premières semaines du conflit, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a présenté cette guerre comme une lutte métaphysique entre « les enfants de la lumière et les enfants des ténèbres ». Cette rhétorique manichéenne, inspirée des textes sacrés, oppose le bien absolu au mal irréconciliable. À plusieurs reprises, Netanyahou a évoqué la figure biblique d’Amalek — un peuple maudit que la Bible commande d’exterminer. Une référence chargée de significations, qui inscrit l’ennemi dans un récit d’anéantissement sacré.
Le président israélien Isaac Herzog a déclaré qu’« il n’y a pas d’innocents à Gaza », réduisant chaque civil palestinien à un complice du Hamas. Le ministre de la Défense Yoav Gallant a franchi un seuil moral en qualifiant les habitants de Gaza d’« animaux humains ». Une terminologie qui rappelle les discours exterminateurs du XXe siècle.
Face à cette escalade verbale, certaines voix juives se lèvent avec force. Le philosophe israélien Omri Boehm a dénoncé une « logique génocidaire » sous-jacente aux opérations militaires à Gaza. Le journaliste Gideon Levy, dans Haaretz, écrivait : « Si nous continuons ainsi, l’Histoire nous jugera comme elle a jugé d’autres régimes qui ont effacé la frontière entre guerre et extermination. »
Une armée qui exhibe la violence comme une performance
Ce discours de déshumanisation ne se limite pas aux discours politiques. Il est amplifié au sein de l’armée israélienne. Sur Telegram, des chaînes suivies par des soldats diffusent des vidéos montrant des destructions massives à Gaza, accompagnées de musiques triomphales et de slogans vengeurs. Des soldats posent fièrement devant des ruines, rient près de cadavres et exhibent des objets pillés comme des trophées.
Ces contenus ne font l’objet d’aucune censure ni condamnation de l’État. Au contraire, ils s’inscrivent dans une guerre psychologique où humiliation et terreur deviennent des armes. Des officiers de réserve ont même qualifié l’offensive à Gaza de « mission sacrée », destinée à purifier la terre.
La journaliste israélienne Amira Hass, dans un éditorial percutant, soulignait :« Nous avons élevé une génération qui ne voit plus les Palestiniens comme des êtres humains. Et cela, plus encore que les bombes, est notre défaite morale. »
Des camps de détention où le droit s’efface
Parallèlement, des milliers de Palestiniens — hommes, femmes et parfois adolescents — ont été arrêtés dans la bande de Gaza. La majorité d’entre eux sont transférés vers des camps de détention en Israël, souvent sans accusation formelle ni lien établi avec une organisation armée. Selon des ONG israéliennes et internationales, les conditions de détention relèvent de la torture : violences physiques, privation de nourriture, soins médicaux refusés, nudité imposée, et détention prolongée à l’isolement. Certains prisonniers n’en sont jamais revenus.
Une législation récente permet désormais de qualifier ces détenus de « combattants illégaux », autorisant leur incarcération prolongée sans procès et sans accès à un avocat pendant plusieurs semaines. Le droit devient ainsi un instrument de domination, et la détention, un prolongement de la guerre.
Une société fracturée, mais muselée
Au sein même d’Israël, les voix critiques sont de plus en plus marginalisées. Les militants des droits humains sont souvent traités de traîtres, les journalistes indépendants subissent des pressions, et les rares citoyens juifs israéliens dénonçant la guerre sont réduits au silence. La déshumanisation des Palestiniens n’est plus l’apanage de l’extrême droite : elle s’est transformée en un consensus diffus, renforcé par la peur, le désir de vengeance et le choc du 7 octobre.
Pourtant, une résistance éthique émerge. Plus de 1 000 universitaires juifs ont signé une tribune dans The New York Review of Books affirmant : « En notre nom, un peuple est massacré. Cela ne peut être toléré, ni justifié. Notre humanité exige que nous parlions. »
Hannah Arendt, dès les années 1960, mettait déjà en garde contre les dangers d’un sionisme devenu nationaliste et aveugle : « Le mal radical commence là où les hommes ne sont plus perçus comme des êtres humains. »
Quand la guerre efface l’humain
Déshumaniser, c’est nier l’autre en tant que sujet, personne et semblable. C’est effacer les noms, les visages et les voix. Cela permet de tuer sans scrupule, de bombarder sans remords et de punir collectivement sans justification. Ce mécanisme, caractéristique de toutes les entreprises coloniales et génocidaires, est aujourd’hui à l’œuvre en Israël, sous les yeux du monde.
Les faits sont là. Ils témoignent d’une dérive grave, profonde et systémique. Ils posent une question centrale : jusqu’où peut-on tolérer qu’un peuple soit ainsi nié dans son humanité, sans que cela ne provoque de rupture diplomatique, de sanctions concrètes, ou à tout le moins, des mots de vérité ?
Appel à la conscience
Tous ceux qui, à travers le monde, se revendiquent de la démocratie, de l’État de droit, des droits humains et de la dignité doivent agir. Cela inclut les parlementaires, les intellectuels, les artistes, les journalistes, les militants et les citoyens. Ceux qui ont dénoncé l’apartheid en Afrique du Sud, les crimes de guerre en Bosnie, les massacres au Rwanda et les horreurs de l’invasion de l’Ukraine doivent aujourd’hui se mobiliser pour les Palestiniens. Le silence face à Gaza n’est pas une option.
Ce qui se déroule aujourd’hui n’est pas une simple guerre. C’est une épreuve morale mondiale. Un peuple est en train d’être broyé, réduit à néant, dans l’indifférence des chancelleries. Et chaque jour de silence est un peu de notre propre humanité que nous abandonnons.
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