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Part 1 : Aux origines d’un déracinement : ce que l’histoire de la Palestine oblige de reconnaître

La question palestinienne est souvent présentée comme insoluble parce que « complexe ». Mais cette complexité sert trop souvent d’écran. Lorsqu’on revient aux origines du conflit, notamment à la période de la Palestine ottomane tardive, un enchaînement précis de faits apparaît : transformation du régime foncier, colonisation de peuplement, éviction progressive des populations autochtones, puis théorisation politique du déplacement. Cette histoire n’est ni marginale ni controversée : elle est documentée par des historiens aux sensibilités diverses, y compris au sein de l’historiographie israélienne.

Le foncier comme point de bascule politique

Le Code foncier ottoman de 1858 constitue un moment décisif. En substituant la propriété privée individuelle aux usages collectifs villageois, il fragilise une paysannerie largement analphabète, méfiante à l’égard de l’État et exposée à l’endettement. Comme l’ont montré Rashid Khalidi, Gershon Shafir ou Kenneth Stein, cette réforme, imposée par décret impérial, ouvre la voie à une concentration foncière entre les mains de propriétaires urbains absentéistes.

C’est dans ce cadre que les institutions sionistes commencent à acquérir des terres en Palestine dès les années 1880. Le problème n’est pas seulement l’achat de terres, mais ce qu’il implique : la rupture du lien entre la terre et ceux qui la cultivent. Les paysans palestiniens, transformés en métayers ou expulsés, découvrent que la légalité foncière ne coïncide plus avec la légitimité sociale.

D’une colonisation agraire à une colonisation de peuplement

Au départ, certaines colonies emploient encore une main-d’œuvre arabe. Mais très tôt, le mouvement sioniste estime que le projet national exige une transformation radicale : le Juif doit devenir travailleur de sa propre terre, et cette terre doit être exclusivement juive. C’est la logique de la « conquête du travail », analysée par Gershon Shafir, qui accompagne celle de la « conquête de la terre ».

Ce choix idéologique produit mécaniquement de la violence. La clôture des pâturages, l’exclusion des bergers, la confiscation de l’accès à l’eau, la substitution des gardes arabes par des milices juives armées (ha-Shomer) transforment des différends locaux en affrontements durables. Comme le notait déjà Ahad Ha’am à la fin du XIXᵉ siècle, les colons se comportent trop souvent « comme si la Palestine était vide », alors qu’elle est densément cultivée et habitée.

Le « problème arabe » et la tentation du transfert

Face à la résistance des populations autochtones, une question s’impose dans les cercles dirigeants sionistes : que faire des Arabes de Palestine ? La réponse ne se limite pas à des débats marginaux. Elle traverse les écrits de figures centrales du mouvement. Theodor Herzl évoque explicitement l’expropriation et le déplacement « discret » des populations pauvres. Nachman Syrkin, dès 1898, plaide pour un transfert de population. Arthur Ruppin, dans les années 1910, propose des déplacements vers la Syrie.

L’historiographie contemporaine — de Benny Morris à Ilan Pappé, malgré leurs divergences profondes — converge sur un point : l’idée du transfert précède largement 1948. Elle n’est pas née de la guerre, mais d’un dilemme structurel : établir un État juif sur une terre majoritairement peuplée de non-Juifs.

De la violence locale à l’indignation nationale

À partir des années 1910, les Palestiniens ne perçoivent plus les colonies comme des implantations isolées, mais comme les avant-postes d’un projet national exclusif. La violence change alors de nature. Elle vise prioritairement les milices armées et les symboles de l’expulsion. Les chiffres sont révélateurs : la majorité des affrontements concernent des conflits fonciers et des tentatives de déplacement.

Comme l’écrit l’historien Neville Mandel, il n’existe pratiquement aucune colonie juive de cette période qui n’ait connu, à un moment ou à un autre, un conflit grave avec ses voisins arabes. Ce n’est pas le fruit de haines ancestrales, mais celui d’une colonisation de peuplement dans un espace déjà habité.

Reconnaître n’est pas délégitimer

Reconnaître cette histoire ne revient ni à nier les persécutions antisémites en Europe, ni à contester le droit des Juifs à la sécurité. Mais une mémoire ne peut effacer une autre. La tragédie palestinienne ne commence pas en 1948 comme un accident de guerre ; elle s’enracine dans un processus plus ancien de dépossession progressive.

Comme l’a écrit Edward Said, aucune réconciliation n’est possible sans reconnaissance du tort initial. Tant que les origines du déracinement palestinien resteront reléguées au silence ou relativisées au nom d’une complexité abstraite, le conflit restera prisonnier d’un déni fondateur.

L’histoire n’est pas un tribunal, mais elle est une boussole morale. Et elle nous dit une chose simple : aucune paix durable ne peut être bâtie sur l’effacement méthodique d’un peuple de son propre récit.

Part 2 :

Israël-Palestine : ce que l’humanisme et la vigilance obligent de reconnaître

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