JCC 2025 : le grand retour du cinéma muet

Aucun espace n’échappe désormais à la répression.

Après la politique, les médias, la justice, voici la culture.

Même les festivals doivent apprendre à se taire.

Aux Journées Cinématographiques de Carthage, le jury s’est retiré. La parole aussi.

La fête, elle, a continué. Une fête étrange. Une fête sans voix. Une mascarade bien éclairée, filmée, diffusée, mais soigneusement vidée de ce qui fait sens. Peut-être, sûrement même le pouvoir a eu peur qu’un de ces artistes incontrôlables n’aborde la question des prisonniers politiques ? Où alors de l’article 54 ? 

Le pouvoir a une excellente nouvelle :

il contrôle la parole et s’acharne à vouloir contrôler la liberté de penser.

La mauvaise, c’est que nous sommes en 2025.

Silence, on récompense

Aux JCC, on a donc décidé de faire taire les jurys et les lauréats. Par précaution. Pour éviter les débordements. Les mots superflus. Les pensées incontrôlées. On a coupé le son comme on le faisait autrefois avec les téléviseurs soviétiques quand le présentateur éternuait sans autorisation.

Le résultat est remarquable :

Un festival de cinéma muet, à l’ère du streaming, des réseaux sociaux, des téléphones dans chaque poche et des archives numériques impossibles à effacer.

Il fallait oser.

Le fantasme de la petite fenêtre

Le régime semble encore convaincu que le monde s’arrête là où commence la chaîne nationale. Que la réalité passe exclusivement par cette petite fenêtre rectangulaire, soigneusement encadrée, où tout est propre, lisse et silencieux.

Un peu comme à l’époque où l’URSS annonçait des récoltes record pendant que les citoyens faisaient la queue pour le pain.

Ici, on proclame la liberté culturelle pendant qu’on coupe les micros.

Même logique.

Même décor.

Même illusion de contrôle.

Le cinéma, mais sans la pensée

On veut bien des films. À condition qu’ils restent à l’écran.

On accepte des prix. À condition qu’ils n’expliquent rien.

On tolère des artistes. À condition qu’ils décorent.

La parole, en revanche, est devenue suspecte. Elle pourrait dire quelque chose de travers. Ou pire : quelque chose de vrai.

Alors on l’a retirée.

Discrètement.

Efficacement.

Comme on retire un livre d’une bibliothèque sans faire de bruit.

Une censure vintage

Le plus touchant, dans cette histoire, c’est son côté rétro. Cette croyance attendrissante que couper un micro suffit encore à faire taire une idée. Que l’absence de parole sur scène équivaut à son absence dans le monde.

C’est une censure vintage.

Une censure à l’ancienne.

Une censure qui ignore qu’un silence imposé est aujourd’hui immédiatement commenté, partagé, disséqué, archivé, traduit.

Autrefois, on contrôlait l’information en contrôlant l’imprimerie.

Aujourd’hui, on tente encore de contrôler l’imprimerie.

Pendant ce temps, le monde est déjà ailleurs.

URSS, mode d’emploi

Les similitudes avec l’Union soviétique sont frappantes. Et pas seulement dans la culture. On les retrouve dans les décisions ubuesques, les choix politiques insensés, la mise en scène permanente d’une unanimité fictive :

• même obsession du récit unique,

• même peur du débat,

• même confusion entre unité et unanimité,

• même croyance que le silence public signifie l’adhésion privée.

On sait comment cela s’est terminé.

Pas par une explosion spectaculaire, mais par un effondrement lent, ridicule, bureaucratique. Le système s’est écroulé le jour où il a compris — trop tard — que tout le monde savait déjà.

Figuration obligatoire

Ce qui s’est passé aux JCC illustre toute la philosophie du régime.

Monter sur scène sans pouvoir parler, c’est devenir un figurant du pouvoir. Une silhouette. Un argument visuel. Une preuve que « tout va bien ».

Mais en 2025, même les figurants ont des comptes, des voix, des archives. Même les silences sont bavards.

Et surtout, ils sont moqués.

Le ridicule comme aveu

Il existe une chose plus dangereuse qu’un régime contesté :

un régime qui se ridiculise.

Empêcher la parole dans un festival de cinéma aujourd’hui, ce n’est pas affirmer l’autorité. C’est avouer la peur. La peur de phrases trop longues. De pensées trop libres. De mots qui ne rentrent pas dans le prompteur.

Les JCC survivront.

Les films aussi.

La parole trouvera toujours un chemin.

Reste à savoir combien de temps un pouvoir peut continuer à croire qu’il gouverne le réel, alors qu’il ne contrôle plus que le volume de sa propre télévision.

Silence, on diffuse.

Le monde, lui, a déjà changé de chaîne.

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