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LA LOI DU PLUS FORT : L’IMPASSE ISRAÉLIENNE, OU QUAND LA PUISSANCE NE SUFFIT PAS À FAIRE LA PAIX

Dans le théâtre brûlant du Moyen-Orient, Israël incarne un paradoxe moderne saisissant : celui d’une nation hyperpuissante militairement, dont la sécurité reste perpétuellement précaire. Son histoire offre une étude de cas brutale sur les limites de la « loi du plus fort » comme principe organisateur des relations internationales. Soixante-quinze ans après sa fondation, l’État hébreu domine sans conteste son environnement stratégique, mais il n’a pas pour autant imposé la paix. Bien au contraire.

La domination asymétrique : un fait établi

Sur le plan militaire, le constat est sans appel. Israël dispose de l’armée la plus sophistiquée de la région, doublée d’une présumée force de dissuasion nucléaire et d’un renseignement redouté. Cette suprématie lui a permis de remporter des guerres conventionnelles et d’imposer un rapport de force incontesté.

Sur le terrain, cette puissance se traduit par des faits accomplis : une occupation de la Cisjordanie qui dure depuis 1967, un blocus hermétique de la bande de Gaza, et l’expansion continue des colonies. Le droit international, qui condamne ces pratiques, semble ici impuissant face à la réalité de la force et au soutien d’alliés déterminés. « Les forts font ce qu’ils peuvent faire et les faibles subissent ce qu’ils doivent subir », écrivait déjà Thucydide au Ve siècle avant notre ère. La realpolitik israélienne semble parfois en être la parfaite illustration.

Les limites de l’équation : quand la force génère l’insécurité

Pourtant, cette domination n’a pas apporté la sérénité. C’est là que le modèle révèle sa faille. La sécurité israélienne reste rongée par des menaces asymétriques : roquettes artisanales, attaques au couteau, tunnels offensifs. La force écrasante peut contenir, réprimer, punir. Elle ne peut éradiquer une cause nationale ou un sentiment d’injustice.

« La force sans la justice est tyrannique, la justice sans la force est impuissante », soulignait Blaise Pascal. Israël se retrouve précisément piégé dans la première moitié de cette maxime. Son usage de la force, perçu comme légitime défense par sa population, est dénoncé comme une violence oppressive par les Palestiniens et une large partie de la communauté internationale. Cette contradiction ronge sa légitimité et, à terme, sa propre cohésion démocratique.

Le contre-pouvoir de la légitimité et du récit

Car la force matérielle n’est pas la seule qui compte. Face à elle s’est érigée une puissance parallèle, celle de la légitimité et du récit. La cause palestinienne, malgré son dénuement, a acquis une force symbolique et morale considérable. Les résolutions de l’ONU, les avis de la Cour Internationale de Justice, le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) utilisent d’autres armes : le droit, l’opinion publique, la mobilisation civique.

Sur le plan narratif aussi, la « loi du plus fort » est renversée. L’État fort vit dans un récit de vulnérabilité permanente, hanté par la mémoire de la Shoah et du siège de 1948. À l’inverse, le peuple faible puise dans sa résistance une forme de puissance identitaire et politique. Les images d’enfants palestiniens face aux chars israéliens ont, dans l’esprit de millions de personnes à travers le monde, inversé les rôles du puissant et du vulnérable.

L’usure morale et l’impasse stratégique

En interne, le coût de la domination prolongée est lourd. Une partie croissante de la société civile israélienne, de ses intellectuels et même d’anciens chefs du Shin Bet (service de sécurité intérieure) s’alarment d’une « usure morale ». Peut-on rester une démocratie vibrante tout en maintenant indéfiniment un autre peuple sous contrôle militaire sans droits politiques fondamentaux ? Cette question fissure le projet sioniste originel.

Sur le plan stratégique, la logique de la force a produit une paix négative – une absence de guerre ouverte avec les États voisins, scellée par les récents Accords d’Abraham. Mais elle a échoué à créer une paix positive, fondée sur la reconnaissance mutuelle et la justice. En enterrant pratiquement l’option des deux États par l’expansion des colonies, elle a conduit à une impasse qui ne laisse place qu’à un apartheid de fait ou à un État binational non désiré par la majorité des Israéliens.

La paix ne se décrète pas, elle se construit

L’exemple israélo-palestinien offre une leçon amère à l’échelle mondiale : la « loi du plus fort » peut imposer un ordre, mais elle ne peut fonder une paix durable. Elle génère une résistance multiforme qui use à terme le dominant. Elle montre que la sécurité ultime ne réside pas dans la suprématie militaire, mais dans un règlement politique perçu comme légitime – ne serait-ce que minimalement – par le parti le plus faible.

« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir », écrivait Rousseau. C’est précisément cette transformation qu’Israël n’a pas opérée avec les Palestiniens. Tant qu’elle ne sera pas accomplie, la région restera un laboratoire tragique où la force règne sans gouverner, maintenant un calme précaire toujours au bord du précipice. La paix, elle, attendra.

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