,

365 kilomètres carrés

Gaza : Une Histoire de Résilience et de Civilisation
L’exposition « Gaza, 5 000 ans d’histoire », présentée à l’Institut du Monde Arabe, impose un silence empreint de solennité. Elle s’éloigne des stéréotypes qui réduisent Gaza à une simple « zone hostile ». Les 100 antiquités présentées ne se contentent pas de narrer un récit ; elles dévoilent une profondeur historique insoupçonnée. Cette région, souvent considérée comme périphérique, a été un carrefour dynamique d’échanges commerciaux et intellectuels, un foyer de savoirs et de spiritualités. Soumise à des destructions et reconstructions à maintes reprises, Gaza est un véritable berceau de civilisation, loin d’être une anomalie géopolitique. L’effacement de cet héritage, aujourd’hui, semble impensable.
Un Carrefour Historique
Avant de devenir un territoire assiégé, Gaza était un point de convergence entre les civilisations. Mentionnée dès le IIe millénaire avant notre ère dans les écrits mésopotamiens et égyptiens, elle était désignée sous le nom de Hazzatu dans les archives du pharaon Thoutmôsis III. À cette époque, cette cité cananéenne jouait un rôle crucial dans les routes commerciales reliant la Mésopotamie aux rives du Nil. Sous l’Égypte pharaonique, elle était un avant-poste stratégique face aux peuples asiatiques, un lieu d’échanges essentiels à l’économie de l’empire.
Un Héritage Évolutif
Au fil des siècles, Gaza a vu son héritage s’enrichir. Après les conquêtes d’Alexandre le Grand, elle s’est hellénisée, développant temples, gymnases et sa propre monnaie, s’intégrant ainsi au monde méditerranéen. Sous l’Empire romain, elle prospérait, avec la construction de thermes, de théâtres et de routes pavées. À l’époque byzantine, Gaza est devenue un centre intellectuel et spirituel majeur, marquée par des figures emblématiques telles que l’évêque Porphyre. La conquête arabe au VIIe siècle a fait de Gaza une cité musulmane, sans effacer son passé. Elle a accueilli de nombreux savants, dont l’illustre imam al-Shafi‘i, né ici en 767. Chaque strate de cette ville raconte une mémoire vivante, chaque pierre est un palimpseste. Chrétiens, juifs et musulmans y ont vécu cote à cote.
La Tragédie Contemporaine
Aujourd’hui, cette bande de terre de 365 kilomètres carrés porte le poids d’un drame ininterrompu depuis la Nakba de 1948, une blessure vive dans la mémoire collective. Avec une densité de population avoisinant 5 500 habitants par kilomètre carré, Gaza est l’un des territoires les plus peuplés au monde. Tragiquement, depuis octobre 2023, plus de 70 000 Palestiniens y ont perdu la vie, dont environ 70 % de femmes et d’enfants. Rapporté à sa taille, cela représente presque 200 morts par kilomètre carré.
Un Exil Perpétuel
L’exode de 1948, qui a vu 850 000 Palestiniens expulsés ou contraints à fuir, a multiplié la population de Gaza par cinq. Les nouveaux habitants, représentant 80 % de la population, vivent dans un exil perpétuel. Ce qui était autrefois une oasis prospère est devenu un enfer, une prison à ciel ouvert. La résolution 194 de l’ONU, garantissant le droit au retour, demeure lettre morte. Ce qui devait être temporaire s’est transformé en un blocus total imposé par Israël depuis 2007, soutenu par l’Égypte, enfermant plus de deux millions de personnes derrière des clôtures et des miradors et poussant ainsi dans les bras des extrémistes une jeunesse révoltée.
Une Logique de Déshumanisation
Ce blocus va au-delà de l’asphyxie matérielle ; il incarne une logique de déshumanisation, comme l’ont exprimé certains dirigeants israéliens. Les déclarations de Bezalel Smotrich, Giora Eiland et Yoav Gallant, qui a qualifié une société aux traditions millénaires d’« animaux humains », témoignent d’une volonté d’effacer toute distinction entre les civils, justifiant des mesures extrêmes.
La Vie Malgré Tout
Dans ces 365 kilomètres carrés, plus de deux millions de Palestiniens, dont près de 80 % sont des réfugiés, vivent sous un blocus terrestre, aérien et maritime, constamment menacés par des frappes militaires. Les infrastructures civiles, y compris hôpitaux, écoles et les lieux de culte vieux de milliers d’années, sont détruits. Des organisations telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté des crimes de guerre et l’utilisation de munitions interdites.
Pourtant, réduire Gaza à la seule souffrance serait une erreur. Une résilience obstinée défie la logique de l’annihilation. Malgré la douleur, la faim et l’exil, la vie continue. L’art et l’éducation s’expriment encore au milieu des ruines. Les enfants de Gaza, dont beaucoup n’ont jamais connu la paix, continuent de rêver, brandissant les clés rouillées de maisons perdues comme un symbole de leur droit au retour, clamant des aspirations universelles de liberté, de dignité et de justice.
Le Phœnix de Gaza

Sous les décombres et les cendres, Gaza est un phœnix. Mille fois blessée, mille fois brisée, mais jamais vaincue. Chaque bombe qui tombe, chaque maison qui s’effondre, chaque cri étouffé dans la poussière, semble vouloir l’éteindre. Et pourtant, dans le silence brûlé des ruines, une étincelle persiste.

Hazzatu est en ce moment à la fois un lieu de deuil infini et un symbole indestructible. Elle incarne une tache indélébile sur notre humanité, que seule la justice pourra effacer. Tant qu’un seul Palestinien continue de rêver au milieu des décombres, l’espoir demeure, farouchement debout au cœur de cet enfer. Gaza ne meurt pas. Gaza renaît. Inlassablement. Et tant que le monde détournera les yeux, elle criera à travers ses cendres : “Je suis encore là.”

Laisser un commentaire

Comments (

0

)