La version romantique qui présente Israël comme une terre vide d’habitants offerte aux survivants du judéocide ne résiste pas à l’examen des faits. La création de cet État ne s’est pas faite dans un désert, mais sur une terre habitée, marquée par l’expropriation méthodique de la population palestinienne.
Bien avant la proclamation de l’État d’Israël le 14 mai 1948, certains courants sionistes préparaient activement le contrôle militaire de la Palestine. Dès 1923, Vladimir Jabotinsky, fondateur du sionisme révisionniste, écrivait dans *Le Mur de fer* : « La colonisation sioniste […] doit soit cesser, soit se poursuivre indépendamment de la population indigène, c’est-à-dire en dépit de sa volonté. » Il affirmait qu’un tel projet ne pourrait réussir sans « un mur de fer que les Arabes ne puissent franchir ». L’idée d’un transfert de population, d’abord formulée avec prudence, allait bientôt se matérialiser dans une stratégie militaire précise.
Entre 1945 et 1948, quatre plans successifs – Aleph, Bet, Guimel et Dalet – structurent l’essor militaire du Yishouv (la communauté juive de Palestine). Leurs objectifs évoluent d’une simple défense vers une conquête du territoire.
Le Plan Aleph (1945) organise la mobilisation défensive face à la perspective du retrait britannique. Le Plan Bet (mai 1947), élaboré après la résolution 181 de l’ONU du 29 novembre 1947 sur le partage de la Palestine, vise à sécuriser les zones attribuées au futur État juif. Le Plan Guimel (décembre 1947 – février 1948) autorise des opérations offensives pour briser la résistance arabe locale. C’est le Plan Dalet (Tochnit Dalet), adopté officiellement par le commandement de la Haganah le 10 mars 1948, qui marque un tournant stratégique fondamental.
Ce document, révélé dans les archives israéliennes et publié par des historiens comme Benny Morris, Ilan Pappé ou Walid Khalidi, stipule que les forces juives devront « occuper les localités ennemies, expulser leurs habitants, détruire les maisons, brûler, faire exploser et miner les ruines pour empêcher tout retour » (Plan D, Haganah Archives, 1948). Ilan Pappé qualifie ce document de « feuille de route du nettoyage ethnique » (*The Ethnic Cleansing of Palestine*, 2006).
Entre avril et juillet 1948, avant même l’entrée des armées arabes dans le conflit, plus de 500 villages palestiniens furent détruits et environ 800 000 Palestiniens furent expulsés ou contraints à la fuite. Des opérations militaires coordonnées – Nachshon (avril 1948), Yiftach (avril-mai) et Mishtara (mai) – appliquèrent les principes du Plan Dalet à l’échelle nationale.
Le massacre de Deir Yassine, perpétré le 9 avril 1948 par les milices Irgoun et Lehi, provoqua la mort d’environ 110 civils selon la Croix-Rouge. Cet acte de terreur, bien qu’officiellement désapprouvé par la Haganah, fut instrumentalisé pour accélérer l’exode des populations arabes.
Le récit officiel israélien a longtemps prétendu que les Palestiniens avaient fui « sur ordre de leurs dirigeants ». Pourtant, les recherches menées depuis les années 1980 par les « nouveaux historiens » israéliens remettent en cause cette version. Benny Morris, dans *The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949* (1988), après avoir étudié les archives de la Haganah et du gouvernement israélien, conclut que « des centaines de milliers de Palestiniens furent chassés lors d’opérations militaires planifiées ». Il ajoute : « Il y eut des ordres d’expulsion à plusieurs niveaux, et ceux-ci furent exécutés dans de nombreuses zones. »
Aujourd’hui encore, le droit au retour des réfugiés palestiniens, pourtant affirmé par la résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU en décembre 1948, demeure nié par Israël. La mémoire de la Nakba est criminalisée : les commémorations sont interdites ou censurées, les témoignages tus ou délégitimés.
Reconnaître cette histoire n’est pas remettre en cause l’existence d’Israël, mais souligner qu’elle s’est bâtie sur une dépossession. Le sociologue israélien Baruch Kimmerling parlait déjà en 2003 de « politicide » à l’encontre du peuple palestinien : une entreprise visant à éradiquer son existence politique, territoriale et mémorielle.
Tant que cette dépossession ne sera pas reconnue – non comme une regrettable conséquence de la guerre, mais comme un élément fondateur du projet sioniste – aucune paix juste ne pourra advenir. La vérité historique n’est pas une menace. Elle est le socle nécessaire de toute réconciliation durable.
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