La Vengeance Refoulée et le Mythe de la Guerre Juste : Le Droit Né de la Force

« Sans doute, l’égalité des biens est juste; mais ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force; ne pouvant fortifier la justice on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien. » (Pascal)

La sentence de Pascal, vieille de plusieurs siècles, nous plonge d’emblée dans le paradoxe fondamental qui obsède notre civilisation : le droit, loin d’être l’antithèse de la violence, semble en être l’héritier. Nous croyons naïvement que la justice est une force morale intrinsèque ; l’histoire, la psychanalyse et la philosophie nous rappellent qu’elle est, avant tout, une force justifiée. Le problème insurmontable de notre condition n’est pas de choisir entre la force et le droit, mais de déterminer comment assurer la force du droit plutôt que de continuer à justifier la force.

À l’heure du terrorisme planétaire et de l’asymétrie des conflits, il est impératif de réexaminer deux concepts que nous pensions avoir maîtrisés : la vengeance et la guerre juste.

Le Droit comme Après-Coup de la Violence

Freud, dans ses essais sur la guerre, prolonge la pensée de Pascal : le droit s’est historiquement développé à partir de la violence. Le passage de la violence individuelle à la loi collective n’est que la substitution de la violence d’un seul par celle, plus puissante et stable, de la communauté. La loi est ainsi l’expression institutionnalisée d’un rapport de force initial.

Le mythe biblique de Caïn et Abel offre une illustration dérangeante de cette fondation violente. Loin d’une confrontation manichéenne entre le Bien (Abel) et le Mal (Caïn), nous découvrons deux haines enchevêtrées. Abel, en s’offrant au meurtre pour damner son frère et se purifier de ses propres fautes, devient la figure provocatrice du martyr, voire du premier « terroriste » qui sacrifie sa vie pour le triomphe de la loi (une loi, ironiquement, portée par un père défaillant). Le conflit n’est pas univoque, mais un miroir de narcissismes et d’idéalités. Le droit se constitue donc toujours dans un second temps, sur la violence originelle du meurtre – qu’il soit celui du Père ou de son substitut.

La Vengeance : De Règle Culturelle à Passion Barbare

La vengeance, loin d’être un simple déchaînement pulsionnel, a historiquement été un système vindicatoire, une « institution sociale » (Bonte et Izard) encadrant la violence par des codes et des rituels. Son but : maintenir l’honneur et réclamer justice (vindicare).

Le processus civilisationnel, par la naissance de l’État et du droit public, a consisté à refouler cette vengeance, à enlever aux victimes le monopole de la contrainte pour le confier au juge. Cependant, cette dépossession n’a pas éradiqué le sentiment vindicatif, mais seulement son maillage symbolique. Aujourd’hui, face à des institutions judiciaires perçues comme défaillantes, la vengeance réapparaît sous des formes reliquaires :

  1. Le Héro-Justicier Postmoderne : Dans la fiction, le superhéros ou l’Everyman vengeur incarne une toute-puissance fantasmatique. Il rétablit l’ordre par la force, mais sa démarche est souvent clivée, répondant à une simple dualité Bien/Mal, masquant la complexité du droit derrière une morale simpliste et autoréférencée.
  2. Le Barbare du Dedans : Le « barbare » (Roger-Pol Droit), c’est celui qui échappe au contrôle social, celui qui, en peine de culture et d’un récit social fédérateur, use de « représailles sauvages » (Michaud). Il est le reflet de notre propre capacité à l’archaïsme, une figure que la science objective ne parvient pas à apaiser.

La vengeance, si elle n’est pas contenue par un système symbolique fort, se réduit à la haine et à un cycle infini, comme l’affirme René Girard : elle est une violence qui appelle sans cesse de nouvelles représailles.

  • La Guerre Juste Face à l’Horizon de la Destruction

Face à l’irruption de la violence, l’humanité a tenté de la domestiquer par la doctrine de la Guerre Juste (jus ad bellum et jus in bello). Cette grille d’analyse exige une cause juste, une intention juste, la proportionnalité des moyens et la discrimination entre combattants et civils.

Or, la guerre moderne, avec l’inégalité des forces en présence et l’émergence du terrorisme global (qui annule la distinction classique entre fronts et arrières, entre combattants et non-combattants), rend cette doctrine obsolète. Lorsque l’agresseur est qualifié de criminel (Walzer) et que la logique de la guerre tend vers l’« emploi extrême des forces » (Clausewitz), la doctrine ne sert plus qu’à « justifier » la force déployée, et non à l’encadrer moralement.

Cette escalade sans limite de la violence renvoie directement au pessimisme freudien de 1915 : la guerre est une régression à la barbarie, où l’individu se défait de ses minces couches de culture pour laisser s’exprimer l’homme originaire en lui.

L’Impératif Culturel

Alors, que faire face à ce constat que le droit repose sur une violence qu’il tente vainement d’éradiquer, et que la vengeance ne cesse de miner l’édifice judiciaire ?

Freud, dans son échange avec Einstein en 1932, pointe l’origine ultime : la pulsion de mort (Thanatos), que la guerre exprime en la retournant vers l’extérieur, souvent intriquée à l’érotisme et à des motifs nobles. Le pacifisme, pour Freud, n’est pas un choix idéaliste, mais une « intolérance constitutive, une idiosyncrasie amplifiée », qui découle du processus même de l’évolution culturelle.

La seule voie viable pour l’humanité n’est pas d’espérer la fin de la violence, qui semble biologiquement fondée, mais d’œuvrer sans relâche au développement de la culture. Tout ce qui promeut le lien affectif entre les hommes, tout ce qui renforce les cadres symboliques qui donnent sens à l’offense et à la réparation (c’est-à-dire, tout ce qui empêche la justice de n’être qu’une vengeance masquée) œuvre contre la guerre.

Notre défi éthique n’est pas d’éliminer la vengeance, mais de la surmonter en permanence, en offrant aux pulsions destructrices un canal symbolique si puissant que la violence du droit l’emporte, non par la force des armes, mais par la force inébranlable de notre cohésion collective. C’est le prix à payer pour que la paix soit, comme le souhaitait Pascal, le souverain bien.

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