Dans l’histoire officielle, la conquête de l’Afrique du Nord est souvent présentée comme une entreprise de civilisation, portée par la mission universaliste de la République. Ce récit lisse et mensonger occulte une réalité autrement plus brutale, que les travaux d’historiens comme Benjamin Stora, Raphaëlle Branche, Olivier Le Cour Grandmaison, Alain Ruscio ou encore Sylvie Thénault ont méthodiquement exhumée : celle d’une colonisation fondée sur la violence extrême, la terreur organisée et le mépris absolu des peuples conquis.
En Algérie, la conquête militaire, initiée en 1830 avec le débarquement à Sidi Ferruch, ne fut pas une marche héroïque, mais un carnage planifié. L’armée française, conduite par des officiers comme le maréchal Bugeaud, qui théorisait la « guerre totale » et prônait « le ravage, l’incendie, la destruction » comme méthodes de soumission (lettre au ministre de la Guerre, 1845), le général Cavaignac, connu pour sa brutalité lors de la répression des révoltes, ou le maréchal Saint-Arnaud, dont la correspondance témoigne d’une violence extrême et d’un mépris profond pour les populations algériennes, a appliqué une stratégie de la terre brûlée : villages rasés (comme celui d’El-Aghouat en 1852, où des milliers d’habitants furent massacrés), récoltes détruites, populations massacrées. Les enfumades, notamment celle des grottes de Dahra en juin 1845, où plus de 800 personnes, principalement des femmes, des enfants et des vieillards de la tribu des Ouled Riah, furent asphyxiés volontairement sur ordre du colonel Pélissier et avec l’aval de Bugeaud, incarnent cette barbarie. Des témoignages de survivants et des rapports militaires de l’époque confirment l’horreur de ces événements. Les décapitations publiques, dont les têtes de résistants étaient parfois exposées comme trophées, les viols de masse, les déportations massives vers la Nouvelle-Calédonie ou d’autres colonies (comme celle des Kabyles après la révolte de 1871), les nettoyages ethniques visant à la spoliation des terres (la loi Warnier de 1873 facilitant la dépossession des Algériens) et les pillages systématiques faisaient partie intégrante de la politique coloniale. Il ne s’agissait pas seulement de soumettre un territoire : il fallait humilier un peuple, briser son âme, effacer son histoire et sa culture, à travers notamment la destruction de mosquées et la tentative d’imposer la langue et l’éducation françaises.
Cette logique d’écrasement s’est étendue à tout le Maghreb. Le bombardement de Casablanca en août 1907 présenté comme une opération de maintien de l’ordre suite à des troubles, fut en réalité un acte de guerre disproportionné contre une ville et sa population civile, une démonstration de force navale destinée à intimider le sultan et à ouvrir la voie à la mainmise française sur le Maroc, officialisée par le protectorat de 1912. Les récits contemporains, notamment ceux de journalistes étrangers présents sur place, évoquent des centaines, voire des milliers de cadavres flottant dans les rues inondées suite aux bombardements navals intensifs, des quartiers entiers détruits par les obus, des familles anéanties. Là encore, la disproportion de la violence (les navires de guerre français tirant sur une ville en révolte) dit tout de la logique impériale : punir collectivement pour dominer, exterminer pour asseoir l’ordre colonial et les intérêts économiques français (notamment l’exploitation des ressources minières).
La colonisation ne fut donc ni un accident ni une erreur. Elle fut un système, cohérent dans sa cruauté, rationnel dans sa brutalité au service d’intérêts économiques et stratégiques, assumé dans son racisme, fondé sur une idéologie de supériorité européenne théorisée par des penseurs de l’époque. Elle a nié aux peuples colonisés leur humanité même, les considérant comme inférieurs et nécessitant d’être « civilisés ». Elle les a exclus de l’universalisme qu’elle prétendait pourtant incarner, en instaurant des systèmes juridiques et politiques discriminatoires (code de l’indigénat). Il ne s’agissait pas simplement de dominer des territoires : il s’agissait de convaincre que ces peuples étaient intrinsèquement inférieurs, inaptes à l’autonomie, indignes de liberté, justifiant ainsi la domination coloniale.
Mais la violence coloniale n’a pas seulement été une entreprise de mort : elle a aussi été une entreprise de déni, une « guerre des mémoires » selon l’expression de Benjamin Stora. Car à l’extermination physique a succédé l’occultation mémorielle, une amnésie sélective organisée par l’État et relayée par une partie de la société. La République, si prompte à donner des leçons d’humanisme, a longtemps refusé de regarder en face les crimes commis en son nom, préférant mettre en avant les aspects supposément positifs de la colonisation (construction d’infrastructures, développement de l’éducation, souvent au profit des colons). Ni repentance officielle globale, ni justice pour les victimes (les crimes coloniaux n’ont jamais été jugés en tant que tels), ni même reconnaissance claire et univoque de la nature criminelle de certains actes. Juste un long silence, agrémenté parfois de commémorations ambiguës ou de formules creuses qui minimisent la violence subie par les populations colonisées.
Pourtant, une société qui ne regarde pas son passé est condamnée à le répéter sous d’autres formes. Le refus de nommer précisément les enfumades de Dahra, les viols systémiques comme arme de guerre, les décapitations, les nettoyages ethniques et les spoliations foncières, les massacres comme ceux de Sétif et Guelma en mai 1945, ou celui de Casablanca, n’est pas une simple erreur d’histoire : c’est une faute politique qui entrave la construction d’un avenir apaisé. Car le déni alimente encore aujourd’hui les discriminations héritées de cette période, le racisme institutionnel persistant dans certaines pratiques, et les fractures qui minent la société française, notamment en ce qui concerne le rapport entre la France et ses anciennes colonies et les populations issues de l’immigration post-coloniale.
Il ne s’agit pas d’humilier la mémoire de la France, mais de l’élever en reconnaissant l’intégralité de son histoire, y compris ses pages les plus sombres. Ce n’est qu’en reconnaissant la vérité de ce qu’a été la conquête coloniale — une suite méthodique d’actes de violence, de dominations et de crimes de masse — que la République pourra renouer avec l’universalité qu’elle proclame, une universalité qui doit inclure la reconnaissance des souffrances passées. Ce n’est qu’en nommant précisément les souffrances infligées, en honorant la mémoire des morts et en rétablissant la dignité des vaincus, qu’elle pourra tendre une main sincère à ses enfants venus d’ailleurs, dont l’histoire familiale porte souvent les cicatrices de cette période.
C’est ainsi, et ainsi seulement, en affrontant la vérité historique avec courage et lucidité, que l’on prépare un avenir de justice, de réconciliation et de respect mutuel.
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