L’histoire regorge de dirigeants dont la folie ou l’égocentrisme a durablement plongé leur peuple dans le malheur. Néron, Caligula, Robespierre, Hitler : tous ont démontré que le pouvoir, lorsqu’il se confond avec la revanche personnelle, la peur ou la frustration intime, se transforme en instrument de destruction. La folie du pouvoir n’est pas toujours l’absence de raison ; elle est parfois une raison dévoyée, une logique interne qui ne fait sens que pour celui qui la détient, mais qui produit le chaos pour tous les autres.
Kaïs Saïed s’inscrit pleinement dans cette lignée. Il n’est pas seulement président : il est devenu l’artiste du malheur tunisien. Sa frustration intime, son sentiment d’échec personnel, il ne les garde pas pour lui ; il les exporte avec constance sur tout un peuple. Comme un enfant contrarié qui brise ses jouets pour punir la vie de ne pas l’avoir satisfait, il transforme chaque décision politique en rappel brutal : ici, le bonheur n’est pas un droit, c’est une provocation.
Aristote, avec sa gravité coutumière, aurait posé la question fondamentale : « Pourquoi ce soin méticuleux à saboter la cité ? » La réponse est simple, presque triviale : lorsque l’on a échoué à trouver la satisfaction en soi, pourquoi ne pas transformer le monde en théâtre de ses rancunes ? Le citoyen devient alors le réceptacle du ressentiment du chef, et la politique, l’instrument d’une vengeance personnelle travestie en mission morale.
Sartre aurait savouré l’ironie tragique de la situation. La liberté, censée être un outil d’émancipation, devient ici un moyen de domination psychologique. L’homme libre ne choisit pas toujours le bien ; certains choisissent de répandre leur frustration et de la transformer en doctrine nationale. La Tunisie entière devient alors le miroir de l’insatisfaction d’un seul homme, l’écho amplifié de ses ratages personnels.
Viktor Frankl aurait grincé des dents. Le sens, pilier de toute existence humaine, semble avoir déserté l’espace public, remplacé par un plaisir pervers : celui de voir les autres patauger dans l’absurde, la difficulté et l’humiliation quotidienne. Schopenhauer, quant à lui, aurait sans doute souri avec amertume, admirant la constance avec laquelle la conscience aiguë de l’échec personnel est projetée sur la conscience collective. Le malheur devient un art, le ressentiment une esthétique, la frustration un système politique.
Ainsi, Kaïs Saïed transforme chaque journée des Tunisiens en leçon de lucidité forcée : le bonheur n’existe pas, la joie est suspecte, et tout ce qui pourrait apaiser l’âme doit être immédiatement saboté. Le président n’est plus un guide ; il est un miroir cruel, le reflet de ce qu’il est, multiplié par des millions de vies prises en otage. Dans cette tragédie aux accents grotesques, la Tunisie devient la scène où un frustré revanchard met en spectacle ses déceptions intimes, au détriment d’un peuple entier.
L’histoire nous enseigne que ces dérives ne sont jamais des accidents. Elles naissent toujours de la concentration du pouvoir entre les mains d’individus incapables de distinguer le bien commun de la satisfaction de leur ego. Tant que les sociétés toléreront cette confusion entre autorité et vengeance personnelle, elles verront renaître, siècle après siècle, ces dirigeants qualifiés de « fous », dont la folie n’est jamais que la traduction d’une frustration intime en programme politique.
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