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Le droit international est mort

Le monde feint la surprise. On s’indigne mollement des menaces américaines contre le Venezuela, on s’étonne des déclarations expansionnistes de Donald Trump sur Gaza, le Groenland, l’Arctique, le Panama, voire le Canada. Cette stupeur tardive n’est qu’une ultime concession à l’hypocrisie.

Le système multilatéral né en 1945 ne s’est pas effondré dans un fracas spectaculaire : il s’est éteint lentement, asphyxié moralement, rongé de l’intérieur par la trahison de ses propres gardiens. Ceux-là mêmes qui devaient le protéger l’ont progressivement vidé de sa substance, transformant le droit international en décor et la justice en simple rhétorique.

Nous entrons dans une ère néo‑féodale : la force brute redevient boussole, l’impunité devient le privilège des puissants, et les peuples pourtant proclamés souverains — servent de monnaie d’échange dans des rivalités impériales.

Mort du multilatéralisme (1990–2003)

L’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 restera sans doute le dernier moment où la scène multilatérale a semblé fonctionner : agression clairement identifiée, résolutions appliquées, coalition sous mandat international. Pendant un bref instant, la « communauté internationale » crut que la norme pouvait contenir la force.

Ce fut un interlude. En mars 2003, l’invasion de l’Irak par les États‑Unis et leurs alliés a déchiré le voile. En s’affranchissant du Conseil de sécurité, la première puissance mondiale a envoyé un message limpide : le droit international n’est obligatoire que pour les faibles. L’État irakien a été démembré, sa souveraineté piétinée, des centaines de milliers de morts ont suivi la loi a cédé devant l’intérêt stratégique.

Le message fut entendu. Surtout par d’autres puissances, qui patientèrent leur tour.

L’ONU, théâtre institutionnalisé de l’impuissance

Le soutien inconditionnel des États‑Unis à Israël a montré la vérité : le veto n’est pas un mécanisme d’équilibre, mais une arme de neutralisation. Depuis 1967, Israël viole les résolutions sur l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens, protégé par un parapluie diplomatique américain. Chaque veto n’est pas seulement un geste politique : c’est une leçon adressée au monde entier la loi internationale ne s’impose pas aux alliés des puissants. La guerre à Gaza a porté le dernier coup à ce décor.

Le Conseil de sécurité a perdu toute crédibilité. Il est devenu chambre d’enregistrement des rapports de force, où l’illégalité devient licite dès qu’elle est protégée. L’Assemblée générale ne produit que des symboles creux, parfois moqués.

À l’Est, la Russie a tiré la leçon en Crimée puis en Ukraine ; en Asie, la Chine redessine la carte en mer de Chine méridionale, invoquant des textes façonnés par elle-même. Les condamnations sont rituelles, les sanctions mesurées pour ne pas gêner les intérêts majeurs ; les coûts sont absorbés. Bientôt, chaque autocrate pourra envahir impunément son voisin.

L’impunité n’est plus une anomalie : elle est le principe structurant du système.

L’ordre néoféodal : seigneurs, vassaux, zones d’influence

Nous ne basculons pas dans le chaos désordonné, mais dans un ordre hiérarchisé et rationnel : un néo‑féodalisme mondial. Les grandes puissances États‑Unis, Chine, Russie agissent en seigneurs souverains, fixant leurs règles et redéfinissant l’acceptable selon leur seule volonté.

Autour d’elles gravite une cour de vassaux Turquie, Arabie saoudite, Israël qui reproduisent localement les pratiques de leurs protecteurs. Le droit international n’est plus un cadre contraignant : il est devenu une ressource discursive, brandie contre l’ennemi et piétinée quand elle gêne l’action.

Du Yémen à Gaza, du Venezuela à la Somalie en passant par le Soudan, les principes humanitaires sont des variables d’ajustement stratégique. Les sanctions étouffent des populations au nom de la morale ; les bombardements se parent du prétexte de la sécurité. Le langage juridique subsiste, mais son âme s’est évaporée : il n’est plus qu’une coquille, utilisée pour légitimer des décisions déjà prises.

Regarder la vérité en face

Les rares actes de résistance morale le discours de Dominique de Villepin à l’ONU en 2003, la démission de Jean‑Pierre Chevènement en 1991 semblent aujourd’hui des vestiges d’un autre temps. Même l’hypocrisie, cet ultime hommage que le vice rendait à la vertu, s’est dissipée.

Les dirigeants ne prennent plus la peine de vêtir leurs choix d’un vernis juridique. Ils invoquent la force, l’urgence, la « réalité du terrain », la défense d’« intérêts vitaux ». Le droit du plus fort n’est plus une réalité honteuse à dissimuler : il est devenu doctrine assumée, parfois théorisée.

Le droit international n’est pas mort de vieillesse : il a été tué par le désir illimité de domination, la lâcheté diplomatique et la sacralisation de la puissance. Faut‑il renoncer à toute idée de justice ? Non. Mais il faut accepter une vérité dérangeante : l’ordre fondé sur le droit n’existe plus.

Ce qui se construit est un système de domination assumée, où la violence se normalise et la hiérarchie se mondialise. La question n’est plus de restaurer l’ordre de 1945 projet naïf, peut‑être indésirable mais de chercher quels contre‑pouvoirs peuvent encore s’opposer à la loi du plus fort : sociétés civiles transnationales, magistrats indépendants, diplomates intègres, intellectuels engagés, mouvements citoyens.

Si le droit international est devenu relique, la justice demeure un horizon. Même dans les ténèbres d’un siècle brutal, c’est vers cet horizon qu’il faut marcher non par naïveté, mais par lucidité morale. Non pour restaurer un passé mythifié, mais pour inventer ce qui n’existe pas encore.

Malheur à ceux qui ne l’auront pas compris : ils continueront d’invoquer le droit dans un monde désormais régi par la force.

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