On nous parle d’une « transformation stratégique » du Moyen-Orient. En réalité, il s’agit peut-être d’une répétition accélérée de la cécité politique qui culmina lors de la crise de Suez en 1956. À l’époque, Londres et Paris croyaient pouvoir redessiner la région par la force, comme si les peuples n’étaient que des pièces sur un échiquier. Ils découvrirent alors que la puissance militaire ne compense jamais l’aveuglement politique.
Aujourd’hui, sous d’autres formes et avec d’autres acteurs, le même raisonnement semble à l’œuvre. La coalition israélo-arabo-américaine, qui existait de facto mais demeurait pudiquement tue, s’est révélée au grand jour à l’occasion du conflit avec l’Iran. Militairement solide et dotée d’une puissance de feu impressionnante, elle apparaît pourtant, aux yeux de la « rue arabe », comme une alliance contre nature. Sa force stratégique contraste avec sa fragilité politique, laquelle pourrait avoir de lourdes conséquences. L’erreur n’est pas tactique : elle est conceptuelle.
La victoire militaire qui prépare la défaite politique
Ce que l’on nomme « recomposition stratégique » ressemble davantage à une architecture de fragilité. Le problème n’est pas seulement de savoir si l’Iran résistera à l’évidence, sa capacité de résistance est limitée. Il tient surtout au fait que cette recomposition institutionnalise un déni ancien : celui des aspirations populaires qui structurent les crises moyen-orientales depuis un siècle.
Les nouvelles alliances n’invoquent plus la promesse d’une paix juste ; elles assument leur nature sécuritaire et transactionnelle. Cette franchise peut paraître réaliste, mais elle est en réalité plus dangereuse que les hypocrisies passées. En renonçant même au langage de la justice, on détruit l’espace symbolique dans lequel les sociétés pouvaient encore projeter un avenir différent.
Le paradoxe de la rue arabe
Un phénomène central échappe souvent aux stratèges : la solidarité dans la résistance ne suppose pas l’adhésion idéologique. Lors de la guerre du Golfe, beaucoup d’Arabes rejetaient Saddam Hussein tout en saluant sa posture de défi face à l’Occident.
Aujourd’hui, le régime iranien suscite défiance et critiques dans de nombreuses sociétés arabes. Pourtant, dans le contexte palestinien, il est perçu comme un acteur qui ne capitule pas face à ce qui est vécu comme une humiliation systémique. Ce soutien n’est ni un ralliement doctrinal ni un réflexe confessionnel ; il relève d’une économie symbolique de la dignité que les équations géopolitiques ne peuvent ni acheter ni neutraliser.
Ignorer la profondeur de la rivalité entre sunnites et chiites constitue une erreur grave. Sous-estimer la fierté des Iraniens qu’ils soient partisans ou opposants au régime des mollahs pourrait également avoir de lourdes conséquences.
Le scénario ignoré : la révolution intérieure
Les analystes déclinent quatre scénarios classiques : hégémonie israélo-arabe, conflit chronique, fragmentation iranienne ou instabilité régionale durable. Mais un cinquième scénario, plus discret et plus subversif, est rarement évoqué : celui d’une contagion contestataire à l’intérieur même des États alignés.
Plus la coalition engrange des succès militaires, plus elle risque d’accentuer un déficit de légitimité au sein des sociétés arabes. Ce n’est pas tant la défaite iranienne qui menacerait certains régimes que l’éclat excessif d’une victoire acquise au prix du silence sur Gaza. Une stabilité imposée d’en haut peut ainsi engendrer, à moyen terme, une instabilité diffuse venue d’en bas.
Peut-on faire de la Palestine une variable d’ajustement ?
La question centrale n’est peut-être pas : « L’Iran résistera-t-il ? » Elle est plutôt : « Les sociétés arabes accepteront-elles durablement d’être réduites au silence politique ? »
Une paix construite sur l’effacement de la question palestinienne ne serait pas une paix entre États, mais une forme de domestication des peuples. Elle transformerait les sociétés civiles en spectateurs de leur propre histoire. Or, dans l’histoire du Moyen-Orient, les peuples réduits au rôle de spectateurs finissent souvent par redevenir acteurs, parfois de manière brutale et imprévisible.
Le répit des vainqueurs
On peut neutraliser un adversaire, signer des accords, imposer un récit dominant et contenir les critiques pendant un temps. Mais on ne résout pas une équation politique en supprimant ses termes.
Tant que la Palestine restera, pour une large part du monde arabe, le symbole d’une injustice persistante, aucune architecture strictement sécuritaire ne pourra produire une stabilité durable. Les dirigeants actuels raisonnent en cycles stratégiques 2020, 2030, 2040 tandis que les sociétés vivent chaque jour les conséquences concrètes de ces choix politiques.
L’histoire du Moyen-Orient montre que l’injustice, lorsqu’elle est visible et nommée, finit toujours par trouver son traducteur politique, souvent sous des formes inattendues, parfois dans l’explosion.
Le véritable enseignement de Suez ne réside pas seulement dans un revers franco-britannique. Il marque la fin d’une certaine manière de concevoir le monde : celle qui croit que la force peut se substituer à la légitimité.
Aujourd’hui, le risque n’est pas de répéter Suez. Il est d’en accélérer la logique.
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