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De A jusqu’à Zut : un Abécédaire d’un pays en apnée

En Tunisie, deux piliers résistent à tout : le café du coin et l’humour populaire.

Le premier sert un « direct », le second une résignation bien sucrée.

Entre les deux, on étale sa culture comme la confiture — surtout quand elle se fait rare.

A — Article 96

Le code préféré du pouvoir. Flexible, élastique, il s’adapte à tout ce qui dérange.

Un outil multifonction : moraliser les autres, museler les gêneurs, sanctifier l’arbitraire.

B — Baguette

Pas seulement du pain : un baromètre politique.

Quand son prix grimpe, le peuple gronde — avant de retourner faire la queue.

Le pain manque, la patience aussi.

C — Constitution

Cousue main, taillée pour un seul homme.

On l’a promise « du peuple, par le peuple », mais le peuple n’a eu droit qu’à la bande-annonce.

D — Décret-loi 54

Poème moderne, en vers libres et menottes serrées.

Il dit : « Parle, mais pas trop fort, et surtout, pas de ça ici. »

La liberté d’expression ? Un souvenir rangé dans le tiroir des illusions de 2011, entre deux drapeaux jaunis.

E — Entreprises publiques

Des faillites organisées par un Etat incapable d’imagination.

F — Felfel

Pas seulement une épice. C’est la survie en sauce piquante.

Quand tout a un goût d’amertume, le felfel, lui, rappelle qu’on peut encore brûler sans se taire.

G — Gabès

Ville sacrifiée au nom du progrès.

Les usines fument, les enfants toussent, les sols pleurent.

L’écologie attend toujours son ministère — ou son miracle.

H — Harga

L’exil comme dernier projet national.

Partir n’est plus un rêve, c’est une stratégie de survie.

Les mères prient, les pères se taisent, les fils disparaissent entre deux vagues.

I — Inflation

La seule chose qui grimpe plus vite que les promesses.

Le dinar fond, les étiquettes flambent, et les salaires restent en hibernation.

Même le désespoir coûte plus cher qu’avant.

J — Jeunesse

Trésor national, exportation prioritaire.

Elle peuple les cafés faute d’usines, les bateaux faute d’avenir.

On lui dit : « Restez, construisez le pays » — avec quoi ? Des slogans recyclés ?

K — Kaïs

Nom qui divise, posture qui isole.

Père de la nation autoproclamé, arbitre sans match.

Il parle au nom du peuple, mais le peuple n’a plus le micro.

L — Liberté

Un oiseau rare qu’on aperçoit dans les discours officiels, empaillé dans les faits.

On nous dit qu’elle niche dans la nouvelle constitution — on n’a juste pas trouvé l’arbre.

M — Mornaguia

Le Club Med des idées interdites.

Là où les tweets deviennent preuves à charge et où la pensée critique un passeport pour l’enfer.

N — Nostalgie

Premier carburant national.

On se souvient du jasmin d’avant 2011 puis de la ferveur d’un 14 janvier, du parfum du possible.

Aujourd’hui, on respire le gaz des usines et la fumée des illusions.

O — Opposition

Mirage démocratique. Courageuse mais inaudible, éparpillée comme des tracts sous la pluie.

Elle parle, le pouvoir crie encore plus fort : c’est une vermine à éradiquer.

P — Peuple

Le héros virtuel de tous les discours, le figurant de toutes les décisions.

On le salue, on le trahit, on le remercie de son silence, mais en réalité personne ne sait réellement de qui il s’agit.

Q — Queue

Sport national où la seule règle est la ruse.

Devant les boulangeries, les stations, les hôpitaux, les guichets de l’espoir.

La patience a remplacé la dignité comme vertu patriotique.

R — Référendum

Un monologue déguisé en approbation. Signer un chèque en blanc.

On coche « Oui » pensant répondre à une question qui en réalité en comporte mille. 

Démocratie en version démo : gratuite, mais limitée.

S — Sonia (Dahmani)

Rappel que le courage existe encore et c’est une femme qui le porte haut et fort.

Dans un pays où la parole coûte la liberté, chaque mot devient un acte de résistance.

T — Transition

Mot magique, sortilège d’illusion.

On est « en transition » depuis 2011 — vers où ? Personne ne sait, mais on applaudit le mouvement.

U — Usines

Celles qui tournent encore à perte sont des outils de propagande : Sucre, Halfa, Sidérurgie et j’en passe.

Incapable d’innover, la Tunisie industrielle est comme un musée : on visite, on se souvient, on ferme.

V — Visa

Sésame pour respirer ailleurs.

Les jeunes le traquent comme une relique, les consulats le gardent comme un secret d’État.

W — Winnek ?

Dernière question libre avant le silence.

Quand le peuple arrête de demander « pourquoi ? », c’est que la peur a gagné la partie.

X — Xénophobie

Le miroir brisé de notre misère.

Quand on ne peut plus s’aimer, on cherche quelqu’un d’autre à haïr.

Le racisme comme cache-misère nationale.

Y — Yezzi !

Le cri étouffé dans la gorge des épuisés.

Il couve sous les silences, prêt à rejaillir — ou à s’éteindre.

Z — Génération

Mot de la survie pour une génération qui aspire à vivre dignement.

Et puis zut ! On a raté une marche, c’est évident !

Parce qu’il reste toujours un rire, un juron, une blague pour défier la morosité.

Dans un pays où même l’espoir fait la queue, le rire est notre dernier luxe.

Mais chut… pas trop fort. Le décret 54 a l’oreille fine.

La démocratie est sous respirateur, mais son cœur bat encore — faiblement, entre deux cafés, trois coupures d’électricité et une blague sur ce qu’est devenue la vie politique en Tunisie. 

De fait il vaut mieux en rire.

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