La malfaçon morale
La malfaçon n’est pas seulement technique, elle est morale.
Ce n’est pas seulement construire de travers, c’est entretenir l’illusion que tout est sous contrôle. C’est priver les citoyens de leur droit de savoir, de leur droit d’analyser. C’est l’art de fabriquer un optimisme d’État qui rassure au lieu d’éclairer.
C’est exactement ce qui se passe en Tunisie : un pays où l’on confond communication et gouvernance, illusions et réformes, storytelling et politique publique.
Lire la presse, ou comment applaudir les communiqués
Feuilleter un journal tunisien, c’est comme assister à la même pièce depuis soixante-dix ans, à l’exception d’une décennie qui dérange.
Chaque matin, la même musique : un ministre « renforce » une coopération, un président « donne des instructions », un projet « est lancé en fanfare ». Des phrases interchangeables, recyclées, sans indicateurs, sans contenu, sans avenir.
Et pour ceux qui veulent du « sensationnel », la presse à sensation propose : « Un crime odieux secoue Kairouan ! ».
On lit, haletant, pour découvrir que « le voisin a alerté la police. L’enquête suit son cours. »
Un scoop sans scoop, un crime sans criminel.
Le citoyen tunisien n’est pas un enfant qu’on distrait avec des histoires rassurantes : il a besoin d’un miroir, même impitoyable. Une société qui se nourrit d’illusions finit par oublier la réalité. Et ce jour-là, elle ne saura plus comment s’en sortir — mais elle pourra toujours applaudir les communiqués, poches vides et esprit anesthésié.
Une communication infantilisante
Plus la réalité se dégrade, plus le discours public se simplifie. Les comptes rendus ministériels regorgent de termes creux — « consolidation », « renforcement », « coordination » — mais ne disent jamais rien de vérifiable. Ce langage d’apparat, hérité d’un autre siècle, infantilise le citoyen en le transformant en spectateur docile.
Les faits, eux, sont têtus. Et souvent, ils contredisent le récit officiel.
L’économie du mirage
L’exemple du Fonds Monétaire Arabe est édifiant. En septembre 2024, il a « prévu » une croissance tunisienne de 3,2 % pour 2025.
Sauf que ce chiffre n’était qu’un copié-collé des données de la Banque centrale et du projet de loi de finances tunisien.
Autrement dit : nous avons applaudi une photocopie.
Pendant que l’on célébrait cette prophétie économique de papier, le pays avançait à l’aveugle. Les chiffres sont devenus des incantations : ils ne décrivent plus le réel, ils l’enchantent.
Les preuves par l’absurde
- Les crédits bancaires à l’économie n’ont augmenté que de 2,4 % au premier semestre 2025, leur plus bas niveau en vingt ans.
- Les revenus du tourisme, estimés à 4,25 milliards de dinars, progressent deux fois moins vite qu’en 2023.
- Le débit Internet place la Tunisie 142e mondiale, loin derrière l’Égypte (98e) et le Maroc (87e).
Et pourtant, les communiqués continuent de sourire.
Croissance en papier carbone
Nous sommes devenus experts dans l’art de faire du neuf avec du vieux, du solide avec du creux. La rhétorique gouvernementale ressemble à une dictée recopiée sans comprendre les mots. Ce n’est pas l’illusion qui est le plus dangereux, mais la facilité avec laquelle on s’y habitue.
On parle de « croissance inclusive » alors que les banques prêtent au ralenti.
On célèbre le tourisme « en hausse » alors que les recettes stagnent.
On vante la « souveraineté numérique » alors qu’on navigue à 1 Mbit/s.
Et on subventionne le pain au détriment de la santé publique — jusqu’à consacrer autant d’argent à la baguette qu’à l’ensemble du système hospitalier.
À croire que le pain est devenu notre nouveau stéthoscope national.
La statistique-décor
La communication officielle ne cherche plus à informer, mais à décorer. Les chiffres ne sont plus des instruments de connaissance, mais des accessoires de propagande douce. La statistique s’est transformée en poudre de perlimpinpin : elle brille, mais ne soigne rien.
Cette dérive est sournoise : on ne la voit pas venir. Et quand la façade s’écroule, il est déjà trop tard.
Les complices involontaires
Une partie de la presse joue le rôle du chœur antique, répétant les communiqués sans les interroger. La faute n’est pas seulement au pouvoir, mais à cette frilosité médiatique qui préfère les faits divers aux faits structurants.
Là où il faudrait enquêter, on se contente de copier-coller.
Là où il faudrait comprendre, on se contente de commenter.
L’impuissance collective
Ce système entretient une forme d’impuissance civique :
- Impossible d’évaluer l’action publique, faute de données fiables.
- Impossible de débattre, faute de repères communs.
- Impossible de réformer, faute de confiance.
La Tunisie ne souffre pas d’un manque de ressources, mais d’un manque de lucidité. On ne gouverne pas un peuple adulte avec des phrases creuses.
Le réveil nécessaire
Le premier devoir d’un gouvernement n’est pas de rassurer, mais d’informer.
Et le premier droit d’un citoyen n’est pas d’être apaisé, mais d’être éclairé.
Pour sortir de cette culture de l’auto-illusion, il faut :
- Publier systématiquement les données brutes des politiques publiques ;
- Mettre en place un suivi indépendant des engagements officiels ;
- Protéger les médias d’investigation et non les communicants ;
- Enseigner aux citoyens la lecture critique des chiffres.
Tant que les Tunisiens applaudiront des décors en carton, le pays continuera de s’enfoncer dans la crise — une crise moins économique que morale : celle d’une nation qui préfère se raconter des histoires plutôt que d’affronter la vérité.
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