Le Président de la République multiplie les déclarations martiales sur la nécessité de « restructurer les entreprises et établissements publics ». La mise en scène est bien huilée, mais derrière l’apparat, le vide : pas de calendrier, pas de stratégie, pas de moyens. Juste des mots, encore des mots.
À force de diaboliser les institutions internationales et d’agiter le spectre d’un complot économique, le pouvoir s’isole, incapable de formuler une vision cohérente pour réformer en profondeur un système public devenu un gouffre financier. Et pendant que les effets d’annonce s’enchaînent, les chiffres, eux, sont implacables.
La réalité des chiffres : l’effondrement silencieux
Caisses sociales : un modèle à la dérive
Les trois principales caisses — CNSS, CNRPS, CNAM — sont aujourd’hui au bord de la faillite technique :
- CNSS : déficit de 961,5 millions TND en 2022, pour un trou cumulé dépassant 5,3 milliards TND.
- CNRPS : perte de 578 millions TND en 2022, avec un soutien étatique en baisse.
- CNAM : bénéficiaire sur le papier, mais étranglée par 8,7 milliards TND de créances impayées.
Le système repose sur des transferts massifs de l’État, dans un contexte de vieillissement démographique et d’évasion sociale. Sans réforme du financement, de l’âge de départ à la retraite ou de la gouvernance, l’effondrement est une question de temps.
Entreprises publiques : des zombies économiques sous perfusion
Sur 88 entreprises publiques, 48 étaient déficitaires en 2021, accusant 1,7 milliard TND de pertes. Des structures censées porter le développement national sont devenues des trous noirs budgétaires.
Quelques exemples emblématiques :
- Office des céréales : – 477 millions TND. Achats à perte pour maintenir les subventions.
- Transtu : – 225 millions TND. Fraude massive, réseau à l’agonie, tarifs gelés.
- SNCFT : – 137 millions TND. Une entreprise paralysée.
- OACA : – 173 millions TND. Crise post-COVID et inefficacité interne.
La dette des entreprises publiques a atteint 19,4 milliards TND en 2022 (14,1 % du PIB) – garantie par l’État. Et ce n’est pas une crise passagère : c’est une faillite structurelle.
Une contradiction majeure : souveraineté proclamée, dépendance assumée
Le Président rejette les exigences du FMI au nom de la souveraineté économique. Mais la réalité est tout autre : la Tunisie ne peut plus financer seule son budget, ni ses importations vitales.
- Dette publique en 2023 : 80,2 % du PIB, dont 60 % de dette extérieure.
- Croissance : à peine 0,4 %.
- Inflation : 9,3 %, en hausse continue.
- Budget 2025 : fondé sur des dons européens, prêts saoudiens, et sur la planche à billets (émission monétaire par la BCT), avec un risque d’hyperinflation.
Refuser les réformes tout en quémandant l’aide extérieure est une posture intenable. Ce n’est plus de la souveraineté, c’est de l’aveuglement.
Un constat partagé, un malaise étouffé
« Il n’est plus possible d’améliorer la situation financière publique ou de limiter le gaspillage des deniers publics sans trouver des solutions radicales pour les entreprises publiques en faillite. »
Ces entreprises sont gangrenées par la mauvaise gouvernance, le clientélisme, la corruption, et l’absence de vision stratégique. Les pertes annuelles se chiffrent en milliards, sans impact réel sur l’économie ou les services aux citoyens.
Mais l’article s’arrête là. Il évite de nommer les responsabilités politiques, ne remet pas en cause l’inaction du pouvoir actuel, et reste dans une logique d’appel flou à la réforme. Or, on ne réforme pas avec des vœux pieux. On réforme avec un cap, des actes, et du courage.
Repenser les réformes : entre lucidité, courage et justice sociale
La Tunisie ne peut plus tergiverser. Elle doit choisir entre le déni destructeur et la lucidité salvatrice. Cela suppose :
Un audit indépendant de toutes les entreprises publiques, pour distinguer les activités stratégiques (à soutenir) et les activités non viables (à réformer ou privatiser partiellement).
La suppression progressive des subventions généralisées, au profit de transferts ciblés vers les populations vulnérables.
Une réforme des caisses sociales : élargir les assiettes de cotisation, repousser l’âge de départ à la retraite, professionnaliser la gouvernance.
Un plan de modernisation pour la transition énergétique, numérique et logistique des entreprises publiques.
Un pacte social national, associant syndicats, patronat, société civile et partenaires étrangers, pour assurer l’équité des réformes.
Gouverner, ce n’est pas proclamer
La Tunisie est à la croisée des chemins. Soit elle enclenche des réformes douloureuses mais nécessaires, soit elle s’enfonce dans un chaos économique et social aux conséquences incontrôlables.
Ce ne sont pas les institutions internationales qui menacent la souveraineté tunisienne, mais l’incapacité de son État à se réformer.
L’heure n’est plus aux discours. L’heure est au courage, à la vérité, à la responsabilité. Car face à la faillite qui guette, seule une gouvernance honnête, compétente et déterminée pourra reconstruire le pacte entre l’État et ses citoyens.
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