“Détromper un complotiste renforce souvent sa conviction”.
En 2011, des milliers de Tunisiens criaient “Dégage !” à un pouvoir qu’ils pensaient enfin pouvoir comprendre et contrôler. Quatorze ans plus tard, ils sont des milliers à crier sur Facebook que tout était prévu par des puissances étrangères, que “le peuple a été dupé”.
De l’espoir à la désillusion, du souffle révolutionnaire au soupçon permanent, cette transformation illustre la mécanique du complotisme : un récit, un bricolage de faits sortis de leur contexte, interprétés, qui remplace la confiance par la défiance, l’analyse critique par la croyance irrationnelle.
Comme le souligne le sociologue tunisien Mohamed Salah Omri, « dans un contexte de fragilité politique, le complotisme devient un mode de lecture simplifié du réel, porteur d’un ressentiment profond envers les institutions » (2022). Ce constat fait écho aux analyses du juriste Yadh Ben Achour, qui insiste sur la crise de la représentation politique et la défiance envers les institutions comme terreau fertile pour ces discours.
La prolifération des théories du complot n’est pas un simple phénomène d’ignorance. C’est le symptôme d’un effritement bien plus profond : celui du pacte de confiance qui lie les citoyens à leurs institutions, à la vérité et entre eux.
L’Échec des Récits Traditionnels
Quand les grands discours structurants (religion, progrès scientifique, démocratie) perdent leur pouvoir de conviction, le cerveau humain, assoiffé de cohérence, comble le vide. “Le complot offre une explication totale à un monde incompréhensible” (Umberto Eco). Plutôt que d’accepter le chaos d’une pandémie ou la complexité de la mondialisation, l’esprit préfère inventer un scénario manichéen : des méchants (les “élites”, les extraterrestres) ourdissent dans l’ombre. C’est rassurant : cela restaure une illusion de contrôle.
Dans le contexte tunisien comme ailleurs, comme le rappelle le critique littéraire Nouri Gana, la fragilité des récits collectifs traditionnels favorise la construction de mythologies alternatives, souvent conspirationnistes, qui cherchent à redonner du sens à une réalité chaotique.
La Trahison des Institutions
Les chiffres sont implacables, le mal est mondial. Seuls 34% des Européens font confiance à leur gouvernement (Eurobaromètre 2024) et 40% des Américains suspectent les scientifiques de manipuler les données (Pew, 2023). Cette défiance n’est pas née spontanément. Elle s’alimente des scandales réels (mensonges d’État, collusions entre politiques et lobbys), d’un sentiment d’abandon des territoires périphériques (”Paris contre la France profonde”) et surtout de la précarisation économique, transformée en récit de la trahison : “On nous vole notre travail, notre identité, notre avenir”.
Dans certains contextes, l’instrumentalisation politique de la justice ou les promesses sociales sans lendemain ont transformé la parole publique en bruit de fond.
Un Mélange Toxique : Complotisme et Populisme
Cet alignement des défaillances fait le lit du populisme qui trouve dans le complotisme son carburant parfait. Il est tellement commode de désigner un ennemi unique (les migrants, les juges, les médias, l’administration, les lobbys) ; cela simplifie le réel et canalise la colère. Du coup, la légitimité des contre-pouvoirs est remise en question (élus corrompus, ”journalistes vendus”, “experts vendus”), et on contourne allègrement les limites démocratiques. Dans des contextes où les institutions sont jeunes ou fragiles, le complotisme peut s’habiller des habits du patriotisme, et le populisme s’auto-proclamer rempart contre un “ennemi intérieur”, souvent fantasmé.
L’Accélérateur Numérique
Hend Boujemaa, spécialiste des réseaux sociaux en Tunisie, met en garde contre la circulation accélérée des fake news et des théories du complot sur les plateformes numériques, qui exploitent la vulnérabilité des publics en période d’instabilité politique.
Nul besoin de grandes démonstrations pour prouver que les réseaux sociaux ont révolutionné la diffusion du mensonge. Leurs algorithmes récompensent l’émotion (peur, colère) plutôt que la vérité : une fake news voyage 6 fois plus vite qu’une info vérifiée (MIT). Ils créent des bulles autoréférentielles où le complotiste ne rencontre plus de contradiction : 72% des adeptes de QAnon n’accèdent qu’à des sources conspirationnistes (étude Stanford, 2023). C’est un business lucratif : les influenceurs complotistes gagnent des millions via la monétisation de la peur (ex : comptes anti-vax sur TikTok).
L’effet est décuplé là où l’éducation aux médias est absente et où les plateformes deviennent l’arbitre de la vérité, avec des débats politiques réduits à des clashs viraux ou à des lives en roue libre.
La Démocratie en Péril
Dans certaines démocraties jeunes ou blessées, le glissement vers l’arbitraire se fait au nom du peuple, avec l’assentiment de ceux que la défiance a rendus aveugles, et la délibération devient impossible : si les faits sont relatifs (”ma vérité contre la tienne”), le dialogue politique meurt, l’émotion l’emporte et l’opinion tient lieu de vérité. La violence se légitime et la vie politique, qui par définition est faite du débat, devient infernale. L’action collective s’effondre : comment arriver à une décision dans ce contexte ? Le pouvoir d’un seul devient la solution évidente qui s’impose.
Quand les institutions ne protègent plus du mensonge mais en deviennent parfois l’instrument, c’est la démocratie elle-même qui devient suspecte.
La Fragilité Humaine
Quand les repères historiques s’effacent, quand les récits nationaux deviennent instables ou contestés, le cerveau se replie sur des grilles de lecture simples, souvent paranoïaques. Des études en neurosciences (Stanislas Dehaene) montrent que notre cerveau résiste aux faits qui sont perçus menaçant pour notre identité. Et il ne faut pas croire que “seuls les idiots ou les ignorants tombent dans le panneau” c’est une illusion dangereuse. Le complotisme exploite des biais cognitifs universels ; les biais d’intentionnalité et de confirmation prennent le dessus, cherchant un coupable plutôt qu’une cause aléatoire et ne retenant que ce qui conforte ses croyances.
Réparer le Miroir
L’enjeu n’est pas de convaincre les complotistes endurcis, c’est peine perdue, mais de protéger les sociétés ouvertes de leur poison. La bataille ne se gagnera pas par des chiffres, ou des raisonnements logiques basés sur des faits, mais en redonnant du sens à un monde fracturé.
Il nous faut alerter, éduquer et réinventer des institutions transparentes et inclusives, dénoncer et réguler autant que possible les algorithmes qui profitent de la haine, mais surtout restaurer la confiance dans les institutions en recréant des espaces de délibération commune où le réel est partagé. Comme l’écrivait Hannah Arendt : “Le sujet idéal d’un régime totalitaire n’est pas le nazi convaincu, mais l’individu pour qui la distinction entre vrai et faux n’existe plus.”
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