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Les oxymores de la politique tunisienne : Entre illusions et contradictions

Depuis la révolution de 2011, la Tunisie oscille entre espoir et désillusion, démocratie et autoritarisme, stabilité et crises. Cette trajectoire ambivalente rend la politique tunisienne particulièrement complexe, où des concepts opposés coexistent pour décrire une réalité nuancée.

À travers trois expressions clés — démocratie autoritaire, liberté contrôlée et stabilité instable — nous examinerons les contradictions qui façonnent le pays.

Démocratie Autoritaire : Tous les Pouvoirs entre les Mains d’une Seule Personne

La Tunisie est souvent citée comme le seul pays à avoir réussi sa transition démocratique parmi ceux issus des révolutions arabes. L’adoption de la Constitution de 2014, fruit d’un consensus entre divers acteurs politiques, a permis d’établir un régime parlementaire hybride, avec une séparation des pouvoirs et des élections libres.

Cependant, cette démocratie demeure fragile. Le tournant du 25 juillet 2021 marque une rupture significative : le président Kaïs Saïed annonce le gel du Parlement, détourné l’article 80 de la Constitution qui lui permet d’agir en cas de « péril imminent ». En quelques mois, il dissout le Parlement (mars 2022), gouverne par décrets et rédige une nouvelle Constitution adoptée par référendum en juillet 2022, avec une participation de seulement 30,5 %, remettant en question sa légitimité.

Depuis lors, plusieurs figures de l’opposition, dont Rached Ghannouchi, leader d’Ennahdha et président du parlement, ont été arrêtées, et d’autres personnalités sont accusées de complot contre l’État. La concentration des pouvoirs entre les mains du président a conduit des observateurs, y compris des ONG comme Human Rights Watch et Amnesty International, à qualifier la Tunisie de régime autoritaire émergent.

Données clés :

  • Gel du Parlement : 25 juillet 2021
  • Non désignation de la Cour Constitutionnelle
  • Dissolution du conseil supérieur de la magistrature
  • Révocation de 57 magistrats
  • Nouvelle Constitution : 25 juillet 2022 (30,5 % de participation)
  • Arrestations de figures politiques : Plusieurs opposants et journalistes emprisonnés depuis 2022

Liberté Contrôlée : Un Droit sous Surveillance

Après 2011, la Tunisie a connu un essor de la liberté d’expression, avec l’émergence d’une presse indépendante et d’une société civile dynamique, soutenue par des institutions telles que la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA).

Cependant, cette liberté est désormais mise à mal. En septembre 2022, le décret 54, présenté comme une mesure contre les fausses informations, est en réalité utilisé pour poursuivre journalistes, opposants et activistes sous le prétexte d’« atteinte à la sûreté publique ».

Depuis 2021, plus de 20 journalistes ont été interpellés, et plusieurs médias indépendants subissent des pressions financières et judiciaires. La Tunisie, qui était classée 94e sur 180 pays dans l’Indice de la liberté de la presse (Reporters sans frontières, 2021), a chuté à la 121e place en 2023.

Données clés :

  • Décret 54 (septembre 2022) : Criminalisation des fausses informations, mais utilisé contre l’opposition
  • Classement RSF : 94e (2021) → 121e (2023)
  • Journalistes poursuivis : Plus de 20 interpellations depuis 2021

Stabilité Instable : Un Équilibre Toujours Précaire

Depuis 2011, la Tunisie fait face à une instabilité politique chronique, marquée par un turnover incessant des gouvernements. En 13 ans, 12 Premiers ministres se sont succédé, chacun ayant une durée de mandat limitée et des marges de manœuvre réduites.

Données clés :

Liste des Premiers ministres (2011-2024) :

  • Mohamed Ghannouchi (janv. – févr. 2011)
  • Béji Caïd Essebsi (févr. – déc. 2011)
  • Hamadi Jebali (2011-2013)
  • Ali Laârayedh (2013-2014)
  • Mehdi Jomâa (2014-2015)
  • Habib Essid (2015-2016)
  • Youssef Chahed (2016-2020)
  • Elyes Fakhfakh (2020)
  • Hichem Mechichi (2020-2021)
  • Najla Bouden (2021-2023)
  • Ahmed Hachani (2023-2024)
  • Kamel Madouri (2024 – 2025)
  • Sara Zaafrani depuis le 21 mars 2025

Cette instabilité résulte de plusieurs facteurs :

  • Crises économiques : Une dette publique dépassant 80 % du PIB et une inflation supérieure à 10 % en 2023, accompagnées de négociations difficiles avec le FMI.
  • Crises sociales : Un chômage à 15,2 %, des pénuries alimentaires et une multiplication des mouvements de contestation.
  • Centralisation excessive du pouvoir : Le président limoge fréquemment ses ministres, rendant toute politique publique inefficace.

Données clés :

  • 12 Premiers ministres en 13 ans
  • Dette publique : 80 % du PIB (2023)
  • Inflation : 10,5 % (2023)
  • Chômage : 15,2 %

Conséquences de l’Instabilité

Cette instabilité chronique a des répercussions profondes sur la gouvernance et la confiance des citoyens. Selon un sondage Emrhod Consulting (2023), 77 % des Tunisiens estiment que le pays se dirige dans la mauvaise direction.

De plus, les investissements directs étrangers (IDE) ont chuté de 33 % en 2023, décourageant les investisseurs face à un climat incertain.

Données clés :

  • 77 % des Tunisiens pessimistes (Emrhod Consulting, 2023)
  • Baisse des IDE de 33 % en 2023

Vers une Sortie de Crise ?

Réformes Économiques et Sociales

Un programme de relance économique est essentiel, notamment à travers des réformes fiscales, la lutte contre l’économie informelle (qui représente 35 % du PIB), et un plan de désendettement progressif.

Réhabilitation des Institutions

  • Restaurer un contre-pouvoir parlementaire actif
  • Garantir une indépendance judiciaire réelle
  • Assurer la transparence des décisions gouvernementales

Renforcer la Gouvernance Participative

L’implication des citoyens et de la société civile dans les décisions politiques pourrait contribuer à restaurer la confiance et stabiliser le pays sur le long terme.

Conclusion

Les oxymores de la politique tunisienne ne sont pas de simples figures de style, mais des réalités vécues par un peuple en quête de solutions. La Tunisie doit choisir entre persister dans ces contradictions ou tracer un nouveau chemin vers un avenir plus stable et inclusif.

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