,

Tunisie : une Tragique Illusion

Pourquoi le nier ? Le pouvoir actuel bénéficie encore d’un soutien populaire non négligeable. Il sait parler, jouer avec les chiffres, distiller des demi-vérités et transformer chaque statistique en message politique. La cause palestinienne devient un fil rouge émotionnel sur tous les dossiers. Tout ce qui a été fait auparavant est systématiquement dénigré. Certains vont jusqu’à remettre en question une indépendance « tronquée ». Mais ces impressions passionnelles ne résistent pas à la dure réalité : bâtir sur le ressentiment et les échecs est en soi un échec.

Essayer de comprendre 

Il est donc légitime de s’interroger : pourquoi, malgré l’absence de résultats probants sur le plan politique, social et économique, beaucoup de Tunisiens disent-ils encore préférer ce régime qui a détruit les piliers de la démocratie, restreint les libertés à d’autres ? Le mot démocratie allant jusqu’à provoquer chez certains des crises d’hystérie. Quels risques représentent ces choix passionnels pour l’avenir du pays ?

Indéniablement le président a su exploiter des failles profondes dans la société, dans nos modes de vie et même dans notre lecture de l’histoire. Et nous avons réalisé que ces failles ne sont pas simplement éducatives ou sociales : elles transcendent les catégories classiques. Au lieu de les combler, le discours et les actes les ont creusées. 

En effet, le soutien au régime traverse toutes les couches, du professeur d’université à l’ouvrière agricole, chacun avec des arguments propres. L’intellectuel développe des raisons abstraites, comme le rejet des islamistes ou de l’UGTT. La base populaire, elle, se réjouit des arrestations spectaculaires de figures médiatiques ou d’hommes d’affaires, convaincue que « nettoyer le pays des corrompus » est nécessaire et qu’il faudra du temps. Distribution des terres, recrutement, élimination de l’emploi précaire… autant de solutions simples, compréhensibles — souvent erronées — mais immédiatement perceptibles dans la vie quotidienne.

Sauf que, quatorze ans après la chute de Ben Ali, la Tunisie n’est plus le laboratoire démocratique que le monde admirait. Est-ce contestable ? Elle est devenue le théâtre d’un autoritarisme spectral, drapé dans l’encre des Constitutions et le vernis des urnes. Tout paraît légal, tout paraît normal, mais la démocratie a perdu sa substance. Les institutions ont été vidées, et les citoyens mis à distance.

La centralisation du pouvoir et l’atrophie du politique

Depuis 2021, le président a concentré tous les leviers de l’État. La séparation des pouvoirs est réduite à néant : la Cour constitutionnelle n’a jamais vu le jour, le Conseil supérieur de la magistrature est décapité, l’ISIE mise au pas, la HAICA neutralisée, l’INLUCC dissoute… Les organisations syndicales et patronales, UGTT, UTICA, UTAP, traversent des crises qui fragilisent davantage le tissu social.

La vie parlementaire est vide de sens. La nouvelle Constitution transforme le pays en monarchie républicaine : un seul homme gouverne, légifère et s’adresse directement au peuple par référendum. Les législatives, façonnées pour produire un simulacre, ont confirmé le divorce entre le peuple et des urnes désertées, avec un taux d’abstention record de 90 %.

Les conseils municipaux élus, acquis tangibles de la décentralisation post-révolutionnaire, ont été remplacés par des « délégations spéciales » nommées par décret. L’un des rares lieux où le citoyen pouvait peser sur son quotidien a disparu.

Sans partis audibles, sans Parlement délibératif, sans municipalités autonomes, sans institutions représentatives ou de contrôle, sans société civile et sans presse libre, le pays est devenu un corps sans articulations. Le débat public s’est mué en monologue. Toute critique, même en ligne, peut être sanctionnée par le décret-loi 54. Le politique s’atrophie : la vie politique et sociale est désertifiée.

L’impasse démocratique et les fragilités de l’avenir

Quel que soit le temps ou la civilisation, un pouvoir solitaire hypothèque toujours l’avenir d’un pays. La Tunisie navigue à vue, étranglée par une dette écrasante et une jeunesse qui ne rêve que de fuir. L’absence de contre-pouvoirs rend impossible tout débat et toute contestation. Chaque institution affaiblie ou dissoute n’est pas seulement un contre-pouvoir en moins : c’est un futur qui se referme.

Le pari tunisien est tragique, car c’est une dangereuse illusion qui repose sur l’idée que la concentration du pouvoir peut résoudre les échecs et les frustrations accumulées depuis la révolution. La réalité est que cette stratégie personnalise toutes les crises, fragilise l’État et hypothèque la souveraineté collective. La Tunisie ne se joue plus dans les urnes ou les décrets : elle se joue dans la résilience et la force de ses institutions, dans le débat sociétal, dans la contestation, dans le respect des droits humains, dans la démocratie représentative et dans la capacité des citoyens à reprendre leur destin en main.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)