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Le droit d’être soi : pour une égalité sans condition

Tunisie : en finir avec la répression des minorités sexuelles

Reconnaître les droits des minorités sexuelles n’est ni un caprice, ni un mimétisme occidental, ni une perte de repères d’une société. C’est une exigence universelle de justice et de dignité. Partout dans le monde, toutes les sociétés et de tous temps ont connu et connaissent la diversité des orientations sexuelles. La question n’est pas de l’encourager ou de la condamner : elle existe, tout simplement. Ce qui distingue une société qui progresse d’une société qui s’enferme, c’est la manière dont elle traite tous ses citoyens sans exception.

En Tunisie, pourtant, les personnes homosexuelles vivent sous une menace permanente. L’article 230 du Code pénal punit encore « la sodomie » entre adultes consentants. Le texte français parle d’actes ; la version arabe évoque « l’homosexualité ». Le flou est total, et c’est ce flou qui permet l’arbitraire.

Ce texte n’est pas une loi contre les délits : c’est une loi contre les libertés.

L’intime n’est pas une affaire d’État

L’orientation sexuelle relève de la sphère intime. Tant qu’elle ne porte pas atteinte à autrui ni ne trouble l’ordre public, elle ne devrait donc concerner ni le droit pénal, ni la justice, ni la police. Criminaliser l’homosexualité, c’est faire entrer l’État là où il n’a rien à faire : dans la vie privée des individus.

Mais en Tunisie, ce sont des dizaines de procès chaque année, des descentes policières dans des appartements, des arrestations arbitraires, des humiliations publiques. Des jeunes hommes, à Tunis, à Sousse, à Kairouan ou à El Kef, ont vu leur vie brisée au nom d’un article inconstitutionnel. Certains sont rejetés par leur famille, mis à la rue, empêchés de travailler ou de louer un logement. Beaucoup sombrent dans la précarité, l’errance, l’angoisse permanente d’être dénoncés. Les femmes homosexuelles sont encore préservées de cette répression mais pour les deux sexes la peur, l’hypocrisie sociale et les lois liberticides sont là.

L’examen anal : une torture d’État

La Tunisie partage avec quelques pays dans le monde le sinistre privilège d’imposer encore des examens anaux forcés pour « prouver » l’homosexualité. Cette pratique stupide et non scientifique est une torture, dénoncée par l’ONU, l’OMS, l’Association médicale mondiale et tous les codes d’éthique. Elle est une honte pour toute profession médicale. Aucun médecin ne devrait jamais prêter son concours à un traitement dégradant.

Continuer à traiter les homosexuels comme des délinquants ou des malades relève, au mieux, de l’ignorance ; au pire, d’une manipulation politique.

Une dignité indivisible

Le principe de dignité humaine est pourtant inscrit dans la Constitution tunisienne. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, tout comme les engagements internationaux de la Tunisie, rappellent ce droit fondamental : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ».

Mais en pratique, le mot « dignité » est trop souvent manipulé. L’article 49 de la Constitution, censé encadrer les restrictions aux libertés, est utilisé pour justifier l’injustifiable : au nom de « la moralité », on maintient des lois héritées du protectorat. Une vision conservatrice, machiste et répressive continue d’imposer un mode de vie uniforme et d’exclure ceux qu’elle juge « déviants ». Or il est toujours facile pour une minorité d’être classée comme déviante.

Une réalité humaine, pas une invention moderne

La diversité des orientations sexuelles ne date pas d’hier. Dans le monde arabo-musulman, des poètes comme Abou Nouwas ont chanté, sans détour, l’amour entre hommes. Les textes islamiques rapportent qu’un compagnon efféminé du Prophète, appelé Mahîr ou Houthayfa selon les versions, fréquentait les cercles domestiques féminins sans jamais être condamné. Le Prophète ne l’a ni rejeté, ni puni. Cette histoire rappelle une vérité essentielle : l’islam est une religion d’éthique et de justice, pas de persécution.

L’hypocrisie du système

Dans les faits, la plupart des Tunisiens connaissent — ou ont connu sans toujours vouloir l’admettre — un proche homosexuel : un ami, une amie, un parent (e), un (e) collègue, un (e) voisin(e). Feindre de l’ignorer ou le nier, c’est choisir l’hypocrisie.

La Commission des libertés individuelles et de l’égalité (COLIBE) l’a bien compris. Dès 2018, elle a recommandé l’abrogation pure et simple de l’article 230. Mais le gouvernement d’alors, pourtant prétendument progressiste, n’a même pas eu le courage d’ouvrir le débat.

Depuis 2011, le sujet n’est plus tabou. Mais les conservateurs veulent imposer leur vision sous prétexte de défendre « l’ordre public » ou « les bonnes mœurs ». Comme si la morale d’une société se mesurait au contrôle des corps et des désirs.

Pour une égalité réelle

Le droit d’être soi ne devrait jamais dépendre du bon vouloir d’une majorité bien-pensante. Il ne peut être conditionné ni par la culture dominante, ni par des dogmes, ni par des considérations électoralistes.

Même minoritaires, défendre l’égalité sans condition est un devoir. Il n’y a pas de droits de seconde zone. Dans un État de droit, il ne saurait y avoir des libertés individuelles à géométrie variable : le respect de la vie privée, de l’intégrité corporelle et de la liberté d’aimer sont les fondements mêmes de la dignité humaine.

L’histoire le prouve : là où les droits des minorités sont bafoués, le machisme domine, la misère s’installe, et la régression sociale s’amplifie. Les sociétés qui répriment les différences ne progressent jamais. Elles s’enferment, et finissent par sombrer.

Abolir l’article 230, interdire les examens anaux, protéger les minorités

Il est temps de sortir de cette logique répressive. Il est temps d’abolir l’article 230. Il est temps d’interdire explicitement les examens anaux, qui relèvent de la torture. Il est temps de protéger toutes les personnes marginalisées, au lieu de les stigmatiser.

La dignité ne doit jamais servir de prétexte à l’asservissement. Elle doit rester un rempart contre les dérives de l’État et les tentations rétrogrades d’imposer une norme unique.

Car la dignité humaine est indivisible. Et le droit d’être soi n’est pas négociable.

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