L’histoire récente de la Tunisie est celle d’un espoir méthodiquement piétiné. Chaque décennie, ou presque, a offert une possibilité de réforme, de rupture ou de renaissance. Et chaque fois, l’occasion fut manquée. Ce n’est pas une chute brutale, mais une lente érosion : celle des institutions, du sens de l’État, de la confiance, et aujourd’hui, l’espoir d’un avenir meilleur semble s’éloigner de jour en jour.
1971-1981 : La démocratie étouffée dans l’œuf
Le congrès du PSD à Monastir en 1971 aurait pu ouvrir la voie à une libéralisation politique. Mais Bourguiba choisit de museler les réformistes comme Ahmed Mestiri, verrouillant ainsi tout pluralisme interne. Dix ans plus tard, les premières élections pluralistes en 1981 ne furent qu’une mascarade : 100 % des sièges pour le parti au pouvoir. Cette décennie fut celle des promesses trahies, des institutions fossilisées et d’un État technocratique devenu inefficace.
1991-2011 : La dictature consolidée, l’État social effrité
Sous Ben Ali, l’autoritarisme se mue en système mafieux. Les structures étatiques sont instrumentalisées pour garantir la mainmise d’un cercle familial sur l’économie. La corruption devient un mode de gestion ; les services publics, un décor. Le système éducatif produit des chômeurs diplômés ; les hôpitaux publics se dégradent ; la justice devient un outil de répression. Le chômage dépasse les 30 % chez les jeunes diplômés. Dès les années 2000, des dizaines de milliers de jeunes Tunisiens rêvent d’un ailleurs. La révolution de 2011 sera moins le fruit d’un éveil démocratique que l’explosion d’un trop-plein d’humiliation sociale.
2011-2021 : L’élan démocratique brisé par l’incompétence
La révolution ouvrait une brèche historique. Mais l’après-2011 a vite viré à la désillusion. Gouvernements de transition improvisés, tensions entre islamistes et modernistes, clientélisme rampant, affairisme politique… La corruption, loin de reculer, se banalise. L’administration devient prédatrice ; les caisses de l’État se vident. Entre 2011 et 2020, la dette publique double, tandis que les services publics s’effondrent. L’école publique décline, les enseignants fuient le métier, les hôpitaux manquent de tout. En 2020, 80 % des étudiants tunisiens affirment vouloir quitter le pays. La fuite des cerveaux s’accélère, particulièrement dans les secteurs de la santé et de l’ingénierie.
2021-2024 : Kaïs Saïed, l’illusion autoritaire
Le coup de force du 25 juillet 2021 est applaudi par une partie de la population, épuisée par une décennie d’instabilité. Mais très vite, l’illusion se dissipe. Kaïs Saïed concentre les pouvoirs, dissout le Conseil supérieur de la magistrature, bâillonne la presse, emprisonne ses opposants. L’administration est paralysée, les magistrats sanctionnés, les libertés civiles menacées.
Sur le terrain, la situation est dramatique : pénuries de lait, de médicaments, de carburant ; files d’attente devant les boulangeries ; hôpitaux débordés refusant des malades. En 2023, la Tunisie affiche l’un des taux de croissance les plus faibles d’Afrique du Nord. La dette dépasse les 90 % du PIB. L’accord avec le FMI, au point mort, fragilise encore plus l’État. Et l’isolement diplomatique devient un facteur aggravant.
Une société en état de rupture
Aujourd’hui, la Tunisie est un pays où :
- L’administration multiplie les abus, les passe-droits, les détournements.
- L’école publique abandonne plus de 100 000 élèves chaque année.
- Les hôpitaux croulent sous les dettes.
- La justice est redevenue une fonction sous ordre pour faire taire les voix dissidentes.
- La jeunesse ne rêve plus de changement, mais de départ.
Le système n’est plus seulement inefficace. Il est devenu hostile à sa propre population. Chaque citoyen est traité comme un suspect, un quémandeur ou un gêneur. Le contrat social est rompu.
Le rêve d’une Tunisie moderne n’est pas encore mort. Mais il souffre de mille blessures. Ce ne sont pas les erreurs d’un régime ou les échecs d’un président qui l’ont mise à genoux. C’est l’accumulation de renoncements, de lâchetés, de trahisons.
On n’achève pas le rêve d’un peuple en un jour. On l’achève lentement, en piétinant ses projets, en banalisant l’injustice, en marginalisant ses forces vives. Et lorsque les derniers rêveurs auront fui, il ne restera plus qu’un État-fantôme, vidé de son âme, rongé de l’intérieur.
L’histoire jugera les responsables. Mais elle jugera aussi ceux qui, voyant le navire sombrer, ont choisi de détourner les yeux.
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