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Le pouvoir comme dogme, l’opposition comme mirage : Tunisie, 70 ans après le “complot de juin”

Soixante-dix ans après le « complot de juin 1955 », cet épisode charnière où la justice coloniale fut utilisée par l’élite nationaliste tunisienne pour régler des comptes internes, l’histoire semble bégayer. Ce moment, souvent escamoté dans la mémoire collective, a pourtant jeté les bases d’un système politique où l’institution judiciaire fut dès le départ instrumentalisée pour consolider le pouvoir et écarter les voix discordantes. Ce n’était pas une dérive ponctuelle, mais le début d’une doctrine du pouvoir : la confusion entre État, parti et autorité morale.

Depuis, de Bourguiba à Ben Ali, et même après la révolution de 2011, ce dogme autoritaire s’est perpétué, recyclé, travesti. L’État n’a jamais vraiment rompu avec l’idée qu’il détenait seul la légitimité, qu’il incarnait la raison, et que toute voix extérieure — dissidente, critique, alternative — constituait une menace à contenir. La verticalité du pouvoir, l’exclusion du débat pluraliste, la méfiance envers la société civile, l’obsession du consensus imposé, tous ces traits ne sont pas des accidents : ce sont les piliers d’un modèle profondément enraciné.

La Révolution a offert une brèche, une possibilité de refonder l’État sur d’autres bases. Mais faute d’une rupture réelle avec le système ancien, les institutions ont continué à fonctionner sur les mêmes logiques d’hégémonie, de clientélisme, de domination.

Et pendant que le pouvoir central se recentralise, l’opposition, elle, s’effiloche.

Ces dernières semaines, une pluie d’initiatives politiques, sociales et économiques s’est abattue sur le paysage tunisien : dialogues nationaux, pactes de salut, forums pour les droits, plateformes citoyennes. Mais derrière la profusion des formes, le fond reste le même : fragmentation, compétition, isolement.

Chacun veut tirer la couverture à lui. La Ligue tunisienne des droits de l’homme propose un dialogue sur les libertés, le Forum pour les droits économiques avance sa propre feuille de route, le Parti Destourien Libre prépare une autre initiative. Mais personne ne parle à personne. Et surtout, personne ne semble vouloir penser l’opposition autrement que comme une stratégie électorale.

Or l’opposition n’a de sens que si elle incarne une vision alternative claire du pouvoir, des institutions et du contrat social. Le problème aujourd’hui n’est pas seulement politique, il est culturel et structurel : comment dépasser l’idée que gouverner, c’est dominer ? Comment sortir d’une culture politique façonnée par des décennies d’autoritarisme, où la dissidence est perçue comme une trahison et non comme une richesse démocratique ?

Tant que l’on continuera à penser la réforme en termes d’individus ou de partis, et non de structures, tant que les élites refuseront d’interroger l’héritage autoritaire dans leurs propres pratiques, et tant que l’opposition ne se rassemblera pas autour de principes clairs — séparation des pouvoirs, justice indépendante, pluralisme effectif, participation citoyenne —, la démocratie tunisienne restera en suspens.

Le « complot de juin » n’est pas un souvenir figé. C’est une matrice active, un miroir cruel. Et il appartient à notre génération de le briser, non pas en le célébrant, mais en en tirant les leçons.

La Révolution n’a pas besoin de nouveaux héros, elle a besoin de lucidité politique et de courage collectif.

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