Texte écrit le 20 décembre 2019
Le 17 décembre 2019, incrédule, j’ai visionné le discours du président Kais Saied à Sidi Bouzid. Il est difficile de déterminer s’il s’agit d’un discours de campagne électorale ou d’une assemblée générale d’université où l’on se dispute le micro, mais ce n’est certainement pas un discours d’un chef d’État ! Un discours décousu, un flot incessant de paroles, des promesses vagues, des sous-entendus lourds de conséquences, des affirmations graves répétées à satiété, sans preuve. Chaque affirmation, chaque insinuation d’un président de la République peut avoir des conséquences incalculables, comme ce fut le cas le lendemain à Tataouine. Aujourd’hui, pour beaucoup de nos concitoyens, occuper une fonction est automatiquement synonyme de népotisme, de corruption, voire d’incompétence. Le gouverneur de Tataouine a été évacué avant-hier, et le siège du gouvernorat est maintenant occupé par des citoyens mécontents.
Les fonctionnaires ont été sacrifiés.
Ce gouverneur n’est ni le premier ni le dernier ; beaucoup de ses collègues ont été licenciés pour un oui ou pour un non. Il semble qu’aujourd’hui, les potentats locaux se permettent d’appeler les ministres en public pour donner leur avis sur les nominations de fonctionnaires dans la région. J’ai pu constater de visu la détresse de certains hauts responsables régionaux. Ils vivent assiégés, dans l’incertitude du lendemain, dans un climat d’hostilité, sans leur famille, dans des régions où règnent en maîtres des contrebandiers. Ils sont les fusibles. Les mouvements des gouverneurs se multiplient. C’est le cas des hauts fonctionnaires de l’État qui sont humiliés, sacrifiés par des politiques qui ne voient que leurs propres intérêts. Comme c’est souvent le cas, les plus malins ont saisi l’élan révolutionnaire. Il est facile pour des politiciens opportunistes de s’approprier après coup des slogans consensuels tels que la liberté, la dignité, la justice, le travail, et de les utiliser pour remporter des élections.
Mais que proposent-ils exactement, sinon de caresser le peuple dans le sens du poil ? Le peuple veut !!! Mais encore ? Les exigences du peuple doivent être entendues, mais les utiliser comme slogan est, à mon avis, le summum de la manipulation ?
Un populisme teinté d’une religiosité bien mise en évidence a remporté les élections, bientôt ils réaliseront qu’il est bien plus compliqué de gouverner. Tous les experts le disent : le pays a besoin de réformes urgentes, et qui dit réformes dit mécontentements.
La situation économique est catastrophique.
On a beau nous expliquer qu’un euro à 3 dinars 15 ou un dollar à 2 dinars 70 sont des signes de bonne santé, nous avons du mal à le croire ! Installer un scanner ou commencer les travaux de rénovations d’un service font désormais l’objet de conférences de presse de propagande !!! On peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres, la réalité de la crise est palpable à chaque instant. Les tensions sociales sont à leur comble, des secteurs entiers sont en faillite.
Or, que voyons-nous venir pour 2020 ?
Un gouvernement de gestionnaires qui tarde à voir le jour, composé certainement d’honnêtes personnes, mais sans vision et, de toute façon, incapable d’avoir un chef capable de mener à bien les réformes douloureuses que le pays attend depuis 9 ans. C’était prévisible ; ils ont remporté les élections sur des slogans, pas sur des programmes. Le pseudo-programme de gouvernement qui circule a été élaboré par une personne désignée pour des raisons obscures, elle n’a jamais été élue et elle n’a jamais fait de politique. Nous payons déjà assez cher les marchandages et les alliances contre nature du précédent quinquennat.
Ce n’est pas ainsi qu’une démocratie devrait fonctionner. Autre paradoxe de notre paysage politique : ces mêmes élus savent que des composantes de la société civile de tous bords bloqueront les réformes à entreprendre, alors ils évitent d’agir.
Depuis 9 ans, certains qui s’auto-déclarent révolutionnaires sont en fait devenus la plus grande force d’inertie du pays. De l’autre côté de l’échiquier, les grandes fortunes profitent des failles et continuent à prospérer au détriment de toute logique économique. La dégradation des services publics a atteint des niveaux inacceptables : santé, enseignement, transports sont en souffrance extrême, la dette des sociétés étatiques est colossale. Tous crient au loup mais s’opposent à la moindre petite réforme. Ils savent que chaque action corrective modifiera les équilibres existants et les droits acquis.
Ceux qui dénoncent la dégradation des services publics ne proposent rien, si ce n’est encore plus d’avantages ! Ceux-là mêmes qui sont quotidiennement dans les bureaux des ministres pour défendre leurs intérêts restreints. Ils ont beau s’en prendre à Bourguiba, ils découvrent que n’est pas réformateur qui veut !
En revanche, faire des discours enflammés, aller sur les sentiers battus est à la portée de beaucoup. L’histoire récente nous a démontré où Nasser, Castro, notre voisin Kadafi et d’autres ont mené leurs pays respectifs. Entamer des réformes provoquera des remous sociaux, des grèves, des contestations et la mobilisation d’une presse aux ordres. Il faut beaucoup de légitimité et d’audace pour les affronter. Affronter la contestation n’est pas donné à tous. Nous avons perdu cinq années, et malheureusement, l’accouchement dystocique du gouvernement nous annonce des jours difficiles. Nous commençons à réaliser que les résultats des élections de 2019 risquent de nous faire perdre cinq autres années.
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