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« Manœuvres politiques en Tunisie : Sacrifier la démocratie au nom de la stabilité

Les noms de Mohamed Achouri, Mohamed Haddad, Said Ben Massaoud, Ali Ennouri, Abdelaziz Sayah, Mohamed Lazreg, Ahmed Ayachi, Ali Jridi, Bechir Dhaoui, Mohamed Ben Khelifa, Belgacem Chaouat, Hamadi Kéfi, Tahar Mejri, Hamida Hammami, Mohamed Hssine, Mohamed Krid, Mohamed Mars, Nasr Ghomrasni, Abdallah Boukhris, Said Ben Abdallah, Mohamed Moussa, Ahmed Jlidi, peuvent ne pas vous être familiers, mais nous leur devons beaucoup.

À Tunis, le 9 avril 1938, ils ont péri aux côtés de cinq autres martyrs non identifiés, victimes des automitrailleuses de l’occupant français. Ils sont tombés en scandant « Parlement Tunisien ». Des ouvriers, des agriculteurs… des Tunisiens ordinaires, qui sous la conduite d’Ali Belhouane, exigeaient que la voix du peuple soit entendue à travers un parlement tunisien et une représentation nationale. Convaincus que l’un des fondements de la souveraineté nationale était la démocratie représentative, ils ont sacrifié leur vie pour cet idéal. 84 ans plus tard, ce qui se passe dans notre pays est une offense à leur mémoire.

Pourtant, ce rêve s’est concrétisé, du moins en apparence, le 1er juin 1959. La constitution prévoyait la création d’une « Assemblée Nationale », rebaptisée en 1981 par la loi constitutionnelle n° 81-47 « Chambre des députés ».

En effet, vingt jours après l’indépendance, le 9 avril 1956, Habib Bourguiba a présidé la première assemblée constituante, transmettant ensuite cette fonction à Jallouli Farès, qui deviendra à partir du 1er juin 1959 le premier président de l’Assemblée Nationale. Dr Sadok Makaddem lui succédera, exerçant cette fonction pendant 15 ans, suivi de Mahmoud Massadi, puis de Rachid Sfar, Slaheddine Baly, Béji Caïd Essebsi, Habib Boularès, Foued Mebazaa. Après la révolution, Dr Mustapha Ben Jaafar présidera l’Assemblée Constituante, qui donnera naissance à l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP), dirigée successivement par Mohamed Ennaceur, Abdelfatah Mourou, puis Rached Ghannouchi. En dehors de quelques exceptions, il s’agit de patriotes de grande valeur.

La démocratie représentative a vu le jour en Grande-Bretagne en 1265. La nation choisit, lors d’élections libres, ses représentants, amenés durant leur mandat à prendre des décisions la concernant. Ils sont censés agir conformément à la volonté du peuple, avec la possibilité d’être révoqués. Bien que ce système imparfait donne parfois l’impression que la nation perd le contrôle de son destin entre deux élections, il représente un transfert de souveraineté volontaire. Cela crée parfois l’impression, au gré des événements, d’un vide relatif entre les consultations électorales. Il convient de distinguer la démocratie représentative de la démocratie directe, où l’ensemble des citoyens prend théoriquement la plupart des décisions, et de la démocratie participative, qui renforce la participation des citoyens aux décisions politiques par des délibérations ou des consultations (comme en Irlande). Récemment, les défenseurs de formes de démocratie participative prétendent souvent parler au nom du peuple contre une élite qu’ils accusent de confisquer le pouvoir. Cette tendance gagne du terrain.

Depuis le 25 juillet 2011 dans notre pays, l’institution nationale, où siégeaient les représentants du peuple depuis 1956, a été gelée puis dissoute. C’est une première en 66 ans. Avant 2011, notre démocratie représentative était en façade. Les régimes des présidents Bourguiba puis Ben Ali sélectionnaient minutieusement les candidats à la députation, truquaient systématiquement les élections, et les députés obéissaient aux dictateurs sans broncher. Cependant, l’Assemblée nationale n’était pas uniquement une chambre d’enregistrement. Les budgets faisaient l’objet de discussions, et les textes de lois étaient âprement débattus en commission puis en plénière. Il suffit de consulter les comptes rendus de certains débats. Après la révolution, une dégradation s’est amorcée, une glissade vers la médiocrité que l’on a observée dans d’autres secteurs. L’ARP a été perçue comme une usine à gaz, coûteuse, anarchique, inefficace et humiliante pour tous les citoyens. Ces faits sont incontestables, même si beaucoup refusent de l’admettre. Malgré ses imperfections, notre pays était en démocratie, la seule dans le monde arabe et l’une des rares en Afrique.

La séparation des pouvoirs était imparfaite et sujette à des manœuvres sournoises, mais l’organisation d’élections libres et régulières était respectée, garantissant les libertés fondamentales, tandis que la séparation des pouvoirs était en voie de consolidation. Certes, des textes délibérément imparfaits déformaient la volonté des citoyens, la représentation nationale n’était pas toujours exemplaire, et la corruption atteignait des proportions inquiétantes, mais nous étions en démocratie.

L’impression de profondes divisions que donnait l’ARP n’étaient en réalité que le reflet des fractures et mentalités qui existaient dans le pays. Les représentants que nos concitoyens ont choisis. La diversité des intérêts de la représentation nationale n’était pas forcément négative car justement c’est elle, entre autres, qui permet à tous de s’exprimer. Les insuffisances des textes réglementaires, les trafics d’influences et les magouilles sont légion dans tous les parlements du monde. Entendre, voir, subir ce qui ne nous plaisait pas (nous révolte) fait partie des règles de la démocratie. La résultante devait déboucher tôt ou tard par l’expression d’une volonté générale « Pas plus que la vérité n’est absolue ni a priori, la volonté du peuple n’est une et indivisible, ni préexistante. La volonté ne peut se constituer que grâce à toutes les « lumières » que la discussion, l’échange d’idées et la confrontation des opinions peuvent fournir à chacun. ». La vie au sein de l’ARP a été confuse, houleuse, dégradante, mais parce qu’elle existe que des hommes et des femmes ont donné leur vie. Seuls quelques naïfs croient encore en les raisons avancées pour la geler puis la dissoudre. Ces deux décisions étaient programmées à l’avance. Prenons dès à présent les paris que la prochaine Assemblée Nationale ne sera pas tellement différente de celle qui l’a précédée. »

« Il faut laisser tous les intérêts particuliers se presser, se heurter les uns avec les autres, se saisir à l’envi de la question, et la pousser chacun suivant ses forces, vers le but qu’il se propose. Dans cette épreuve, les avis utiles, et ceux qui seraient nuisibles se séparent ; les uns tombent, les autres continuent à se mouvoir, à se balancer jusqu’à ce que, modifiés, épurés par leurs effets réciproques, ils finissent par se fondre en un seul avis. » – Emmanuel-Joseph Sieyès

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