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Tunisie : La montée du populisme dans un contexte éducatif dégradé

La Tunisie, souvent saluée pour ses taux de scolarisation parmi les plus élevés en Afrique, fait face de façon surprenante à une montée des discours populistes. Paradoxalement au lieu de jouer le rôle de paravent contre ce mal l’éducation, pilier historique de l’État tunisien, semble alimenter les crises actuelles qui sont à la croisée des enjeux sociaux et politiques.

L’éducation, un projet fondateur menacé

Depuis l’indépendance, l’éducation a été au cœur du projet national tunisien. Pour le président Habib Bourguiba, elle représentait à la fois un instrument d’émancipation, un socle pour bâtir un état moderne. 

De fait, la direction de pionniers comme le regretté professeur, Mahmoud Messadi, la lutte contre l’analphabétisme a permis de réaliser des progrès spectaculaires, faisant de l’éducation un véritable levier de transformation sociale.

Cependant, ces acquis sont aujourd’hui fragilisés. Si le taux d’alphabétisation dépasse les 80 %, des études révèlent une dégradation des compétences fondamentales. Selon une enquête de l’UNESCO, une proportion alarmante d’élèves tunisiens maîtrisent mal la lecture, les mathématiques et les sciences, malgré leur passage prolongé dans le système éducatif. Ainsi, la démocratisation de l’accès à l’école n’a pas produit la société éduquée et critique espérée.

L’éducation et le paradoxe du populisme

Un phénomène particulièrement troublant est l’essor du populisme dans un contexte de massification de l’éducation. Depuis 2011, la Révolution a révélé une fracture profonde dans les orientations politiques, souvent dictées par des disparités régionales et sociales, donc éducatives. 

Alors que les plus diplômés se tournent vers des réformes libérales ou progressistes, une part croissante de la population moins favorisée exprime sa désillusion à travers le soutien à des partis populistes.

Cette dynamique s’explique, en partie, par les échecs du système éducatif. Si la quête des diplômes a été largement encouragée, elle s’est parfois faite au détriment du développement de compétences critiques et culturelles. Le système éducatif, marqué par des décennies d’autoritarisme, a souvent favorisé l’apprentissage mécanique au lieu d’encourager une pensée autonome et analytique.

Un système éducatif creusant les inégalités

Les inégalités éducatives, loin d’être seulement sociales, ont également des répercussions politiques. Le diplôme, autrefois symbole de réussite sociale, est aujourd’hui un marqueur des fractures économiques et régionales. Alors que les zones urbaines bénéficient d’infrastructures et de ressources pédagogiques supérieures, les régions rurales et défavorisées souffrent d’un manque criant d’enseignants et de moyens adaptés.

En 2023, un rapport de la Banque mondiale a révélé que les régions de l’est et du centre, majoritairement rurales, affichent des taux d’échec scolaire et de décrochage bien plus élevés que les régions côtières comme Tunis Sousse ou Sfax. Ces inégalités renforcent le ressentiment des « perdants » du système, qui voient l’éducation publique comme un vecteur d’exclusion plutôt que d’émancipation.

Des implications politiques et sociales majeures

Autrefois, les électeurs peu éduqués soutenaient principalement les partis progressistes, tandis que les élites instruites favorisaient des formations conservatrices. Cette dynamique s’est inversée : aujourd’hui, les moins éduqués se tournent vers des options populistes qui dénoncent le système, tandis que les diplômés soutiennent des réformes favorables au statu quo.

Cette polarisation s’enracine dans une crise de confiance. Les « gagnants » du système éducatif, occupant souvent des positions privilégiées, prônent des réformes économiques et sociales perçues comme déconnectées des réalités des classes populaires. S’en est suivie une marchandisation de l’enseignement qui n’a fait qu’aggraver la situation.

En réponse, les populations marginalisées se laissent séduire par des discours qui promettent des solutions irréalistes.

Repenser l’éducation pour renforcer la démocratie

Pour restaurer son rôle d’ascenseur social et renforcer la démocratie, l’éducation tunisienne doit être réformée en profondeur. Cela passe par :

Une approche inclusive et équitable et allouer davantage de ressources aux régions défavorisées, former des enseignants compétents et diversifier les filières pour valoriser aussi bien les compétences pratiques que théoriques.

Le développement de la pensée critique et introduire des programmes d’éducation civique axés sur la réflexion, le débat et l’analyse des enjeux sociaux et politiques. Ces outils permettront aux jeunes de devenir des citoyens engagés et éclairés.

La formation tout au long de la vie et mettre en place des programmes pour adultes, en particulier dans les zones rurales, afin de réduire les fractures éducatives et politiques.

Mobiliser la société civile

Des associations locales pourraient promouvoir des initiatives de tutorat, organiser des débats publics et offrir des formations complémentaires pour combler les lacunes laissées par le système éducatif.

L’éducation en Tunisie, longtemps présentée comme un modèle de réussite, traverse une crise qui reflète les fractures sociales et politiques du pays. Redonner confiance dans l’école publique et adapter les politiques éducatives aux besoins des citoyens sont des étapes essentielles pour réduire la polarisation politique. En investissant dans une éducation véritablement inclusive et tournée vers l’avenir, la Tunisie peut non seulement renforcer sa démocratie, mais aussi construire une société plus résiliente et solidaire.

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