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Tunisie-UE : La Dissonance Souveraine – De l’Accord d’Association au Pacte Migratoire

Entre contrat et realpolitik, la Tunisie se tient à un tournant : partenaire digne ou simple vigile des côtes européennes ?

Le refrain de l’« ingérence » bruxelloise est devenu rituel. Chaque critique sur les droits humains ou l’État de droit est aussitôt taxée d’atteinte à la souveraineté. Cette rhétorique, mobilisée à tout-va, occulte pourtant une réalité juridique incontournable : la Tunisie a librement et souverainement fait de la démocratie la condition même de son partenariat avec l’Europe.

L’Engagement Contractuel : Une Clause, pas une Option

L’Accord d’Association euro-méditerranéen (1995/1998) n’est pas un traité commercial ordinaire. Son article 2 est une clause de portée constitutionnelle :

« Le respect des principes démocratiques et des droits de l’homme fondamentaux (…) constitue un élément essentiel du présent Accord. »

Cette disposition n’est pas une déclaration d’intention. C’est un engagement juridiquement opposable, transformant la démocratie en obligation mutuelle, non en domaine réservé. En signant, la Tunisie a accepté que ces principes fassent l’objet d’un contrôle collectif.

Les leviers légitimes de l’UE

L’Union ne légifère pas à Tunis, mais dispose de moyens juridiquement fondés pour sanctionner tout manquement à l’Article 2 :

  • Dialogue politique : Expressions de préoccupation par les instances européennes – mécanisme normal prévu par l’Accord.
  • Conditionnalité de l’aide : Suspension concrète, en 2023, de 127 millions d’euros d’aide budgétaire. Un avertissement tangible.
  • Suspension de l’Accord (Article 86) : Mesure extrême, mais juridiquement prévue.

Vouloir capter les avantages de l’Accord tout en rejetant sa clause fondamentale, c’est réclamer un contrat « à la carte » – une impossibilité en droit international.

La Realpolitik Migratoire : Quand l’Intérêt Fait Plier le Droit

Là où le cadre juridique est clair, son application se brouille sous la pression des faits. La gestion des flux migratoires est devenue l’alpha et l’oméga de la relation, transformant la Tunisie en vigile subcontractée de l’Europe.

Dans les faits, le rôle se résume à cette sinistre formule : « Il faut empêcher qu’ils prennent la mer. »

Cette externalisation crée une schizophrénie stratégique :

  • L’Europe, prise au piège : Entre ses principes (Article 2) et ses peurs (contrôler les départs), elle choisit l’ordre public migratoire. Le Mémorandum de 2023 en est la traduction chiffrée : sécurité d’abord, droits humains ensuite – ou jamais. Résultat : des violations systématiques de l’État de droit deviennent un dommage collatéral acceptable.
  • La Tunisie, prise au dépourvu : Le débat public s’envenime sous l’effet d’une théorie du « grand remplacement » importée et factice. Les migrants subsahariens ne représentent que 0,5 % de la population – une présence statistiquement marginale, politiquement instrumentalisable. Cette hystérisation racialise le débat et criminalise des populations en transit, exploitées et vulnérables.

L’UE n’influence plus : elle incite. Finance les équipements, fournit le matériel, promet des crédits – et convertit les violations des droits humains en simple variable d’ajustement d’une politique frontalière.

La Cohérence comme Souveraineté

La question n’est plus juridique. Elle est morale et existentielle.

Rien ne justifie d’abandonner des êtres humains en zones désertiques sans eau ni nourriture. Aucun accord ne peut légitimer cela, ni en faire un simple « détail opérationnel ». La souveraineté, ce n’est pas seulement contrôler ses frontières : c’est refuser que son humanité soit négociable.

La Tunisie a un devoir : ne pas devenir le gendarme qui ferme les yeux. Elle doit rappeler à l’Europe que la dignité humaine n’est pas un instrument de marchandage géopolitique.

Pour en finir avec l’équivoque

Une relation mature exige la clarté :

  • À l’UE : soit appliquer l’Accord avec cohérence (conditionnalité comprise), soit avouer que ses intérêts migratoires priment sur l’Article 2 – et en assumer le coût moral.
  • À la Tunisie : choisir d’être un partenaire qui gère ses frontières dans le respect du droit, ou accepter d’être le vigile supplétif d’un continent qui externalise ses contradictions.

L’histoire jugera sévèrement les nations qui auront sacrifié des vies contre des promesses de financement. La Tunisie, héritière d’un brassage millénaire, peut encore choisir la justice comme fondement de son avenir. Elle n’a pas le droit de se tromper.

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