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L’arrestation d’Ayachi Hammami : la force de l’innocence face à la haine

Il est des arrestations qui ne jugent pas un homme, mais qui révèlent un régime. Celle d’Ayachi Hammami n’est pas un fait divers : c’est le signal brutal du retour à l’autocratie en Tunisie, après l’espoir incandescent du Printemps arabe.

À 66 ans, Hammami porte encore droit le poids de plusieurs dictatures : Bourguiba, Ben Ali, et aujourd’hui un régime qui criminalise toute dissidence. En 2005, alors que la répression battait son plein, il avait transformé son cabinet en sanctuaire de liberté, accueillant des militants en grève de la faim. Aujourd’hui, on l’arrête. Son « crime » ? Rester fidèle à lui-même : défendre, rencontrer des diplomates, organiser la résistance pacifique et légale. En clair : exister en homme libre dans un pays où la dissidence est devenue un crime puni de cinq ans de prison et où la justice est un instrument du pouvoir.

Tous les tunisiens sans exception en sont convaincus, même les supports les plus aveugles du pouvoir, les accusations retenues contre Hammami, « complot » et « appartenance à une organisation terroriste », ne sont qu’une mise en scène.

Ce qui les rend fous c’est qu’il entre en prison debout, la tête haute, entame une grève de la faim et transforme sa cellule en lieu de résistance. Dans une vidéo diffusée avant son incarcération, il déclare : « De la même façon que j’ai lutté dehors pour la démocratie, les droits humains et la justice sociale, je transformerai la cellule où on m’enferme en un nouveau terrain de combat. »

Mais ce qui dégoute encore davantage que l’arbitraire, c’est la haine qu’il subit sur les réseaux sociaux. Ayachi Hammami, Ahmed Souab et d’autres détenus sont dénigrés, insultés, caricaturés par des inconnus qui n’ont jamais croisé leur route à moins qu’il ne s’agisse de personnes virtuelles qui n’ont d’existence que grâce à l’argent public, celui qui provient de nos impôts ? Les commentaires violents, parfois ignobles toujours vulgaires qui s’abattent sur des hommes et des femmes qui ont consacré leur vie à défendre les droits humains et la justice dévoilent la nature de leur commanditaire. Sinon quelle éthique autorise que l’on s’en prenne ainsi à ceux qui souffrent pour avoir défendu pacifiquement le droit de chaque tunisien à être libre ?

Cette violence virtuelle révèle une réalité inquiétante : dans une société où l’engagement pour la liberté est criminalisé, les citoyens eux-mêmes se trouvent déstabilisés, pris entre peur et rage, incapables de reconnaître l’intégrité lorsqu’elle se présente sous leur regard. Défendre ses convictions devient un défi quotidien, exposé à la fois à la répression institutionnelle et à l’hostilité de ceux qui croient « savoir » ce qui est juste.

Un pouvoir peut verrouiller une porte. Il ne peut ni effacer quarante années de combats pacifiques, ni briser la force morale d’un homme dont la probité fait consensus. Et au-delà de la répression, c’est la banalisation de l’insulte et de la haine qui interroge : Pourquoi la parole courageuse est traitée comme un crime et où ceux qui défendent la liberté sont attaqués autant par l’anonymat numérique que par l’autorité ?

Quant à l’affirmation que « la liberté d’expression doit être soumise à la liberté de penser », il ne s’agit pas là d’une simple maladresse langagière, mais d’un aveu politique glaçant. Cette formule inversée révèle un pouvoir qui se prétend garant de la pensée, comme si chaque mot devait être approuvé par le pouvoir en place avant d’exister. Politiquement, c’est la négation même de la liberté : débattre, contester, critiquer deviennent des délits dès lors qu’ils s’écartent du cadre mental imposé par le régime. Derrière ces mots, c’est une logique de contrôle total qui se profile : non seulement la parole est surveillée, mais la pensée elle-même est suspecte si elle échappe au moule officiel. C’est ce mécanisme qui transforme des voix comme celles d’Ayachi Hammami, Ahmed Souab ou d’autres défenseurs des droits humains en cibles : il ne s’agit plus seulement de punir des actes, mais de frapper l’autonomie morale et l’intégrité intellectuelle. Dans cette Tunisie-là, exister librement devient un défi politique, et tout citoyen engagé est potentiellement subversif, simplement parce qu’il pense par lui-même.

Dans ce contexte il y a, ceux qui invoquent avec un aplomb complice : « Laissons la justice faire son travail. » Cette phrase, devenue un réflexe, tombe dans le vide quand des procès durent cinq minutes, quand des condamnations à trente ou quarante ans sont prononcées par contumace, et quand la justice n’est plus qu’une administration au service du pouvoir. Cette neutralité prétendue masque la peur, et souvent, l’indifférence.

Hammami oppose à cette double violence la sérénité. Il sait que ces attaques ne sont pas légales, mais politiques. Il sait que la véritable bataille n’est pas dans la défense des accusations mensongères, mais dans la constance de ses convictions.

L’histoire retiendra sa stature. Souab et Hammami sont trop gros pour être avalés. Ils représentent la conscience d’une Tunisie qui refuse de renoncer à la liberté. Ceux qui ont tenté de les avaler s’étoufferont, sans aucun doute.

Un pouvoir peut enfermer un corps. Il ne peut ni effacer l’histoire d’une vie dédiée à la justice et aux droits humains, ni éteindre la lumière qu’un homme porte en lui. L’histoire, elle, est patiente : elle distingue ceux qui servent la liberté de ceux qui l’étouffent. Dans les pages qu’elle écrira sur pour le coup la réelle décennie sombre, le nom d’Ayachi Hammami, comme celui des autres, injustement emprisonnés, ne figurera jamais du côté des bourreaux.

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