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Que faire face aux dérives autoritaires du régime tunisien ?

Deux chroniqueurs connus en Tunisie Borhane Bsaies et Mourad Zeghidi, qui étaient poursuivis en vertu d’une loi sur les « fausses informations » pour avoir critiqué le pouvoir du président, Kaïs Saïed, ont été condamnés, mercredi 22 mai, à un an de prison chacun.

Samedi 11 mai 2024, Maître Sonia Dahmani, avocate et chroniqueuse, a été arrêtée de force. Cette arrestation brutale à la Maison de l’avocat à Tunis, suivie de son transfert vers un « lieu inconnu », répond à un mandat d’amener émis en raison de propos sarcastiques qu’elle avait tenus à la télévision sur la situation en Tunisie. D’autres journalistes, blogueurs et chroniqueurs ont subi ou subissent encore le même sort : Saadia Mosbeh, Mehdi Zaghrouba, Houssem Hajlaoui, Heykel Mekki, Mohamed Boughaleb, Samir Sassi, Zied El Heni, Salah Attia, Khelifa El Guesmi, Thouraya Ferchichi, ainsi que de nombreux anonymes. Le cas le plus révoltant est probablement celui de Madame Sherifa Riahi, ancienne présidente d’une association d’aide aux réfugiés, arrêtée et séparée de sa petite fille de deux mois qu’elle allaitait encore. Arrestations et répression sont les maitres mots de la situation.

Les prisonniers politiques viennent de toutes les familles politiques. Emprisonner des journalistes et des opposants pendant des mois, sans respecter les procédures et la loi, est devenu courant en Tunisie. D’autres ont été surpris d’apprendre, à l’aéroport quelques minutes avant leur voyage, qu’ils étaient soumis à la mesure de contrôle frontalier dite S17, soit interdit de voyage (S pour « signalisation », le 17 étant le numéro de la directive). Cette atteinte à la liberté de circulation est appliquée arbitrairement aux opposants. Pour mémoire cette mesure a été mise en place dans le cadre de la « Stratégie nationale de lutte contre l’extrémisme et le terrorisme ». Selon le pouvoir en place le pays ferait face à pas moins de 17 complots contre la sûreté de l’État.

La Tunisie s’enfonce chaque jour davantage dans un autoritarisme ubuesque. Cette politique a sapé non seulement les acquis démocratiques de la révolution de 2011 mais surtout la confiance des citoyens en l’avenir. Jeunes et moins jeunes n’ont qu’une idée en tête, partir.

Un post sur Facebook résume les cinq années de pouvoir de Kaïs Saïed : « Xénophobe et complotiste décomplexé, l’ancien assistant en droit public, sans affiliation politique, a instauré un climat de peur, réprimant avocats et militants antiracistes, avec la complicité de l’UE… ».

Assistant universitaire sans doctorat et sans passé politique, militant ou académique notable, il s’est présenté aux élections de 2019 sans programme mais, la suite le démontre, avec un agenda non déclaré. Les pouvoirs du président étaient limités selon la constitution de 2014, il ne pouvait pas l’ignorer, ses intentions étaient claires. Exploitant la pandémie du COVID19, il a déroulé à partir du 25 juillet 2021 son programme. Suite à une interprétation toute personnelle de la constitution, il a entrepris un coup de force, violé la constitution pour s’octroyer les pleins pouvoirs, légiféré et gouverné par décrets présidentiels. Après quelques ratés il s’est entouré d’un gouvernement composé de fonctionnaires dociles. Tout cela était prémédité et a été mené d’une main de maitre. Désespérée par la classe politique une large majorité des citoyens l’a soutenu.

A partir de là, il a imposé au pays ses théories. Par des référendums controversés, il a imposé une nouvelle constitution truffée de fautes et de contradictions, qu’il a utilisé pour s’accaparer tous les pouvoirs, absolument tous les pouvoirs sans exception. Les records mondiaux d’abstention, aux alentours de 90%, aux différentes élections n’ébranlent pas ses convictions. Il n’accepte pas le dialogue et n’a donné qu’une seule interview en cinq ans. Il a lui-même avoué vivre dans un autre monde. Omniscient, ses projets ne sont jamais étayés par des données concrètes. À l’écouter, le pays est infesté de complotistes sabotant toutes ses initiatives.

Après avoir dit ouvertement, en affirmant que personne n’avait compris l’Esprit des lois de Montesquieu, que la séparation des pouvoirs était une aberration, il a soumis la justice qui est devenue une fonction. Il a dissous le Conseil supérieur de la magistrature, emprisonnant de nombreux opposants et chefs d’entreprises sans preuves formelles. Accuser tous les opposants de corruption jusqu’à preuve du contraire a permis d’éliminer des adversaires. Et même en disposant de tous les pouvoirs, il refuse depuis cinq ans de nommer la cour constitutionnelle. Ce qui ne va pas sans poser des problèmes en cas de vacance du pouvoir.

Il a imposé une deuxième chambre élue ou tirée au sort selon un procédé totalement incompréhensible. Il a ordonné la mise en place d’entreprises citoyennes selon des concepts qui défie toutes les théories en économie.

Les villes sont désormais gérées par le ministère de l’Intérieur, tous les maires ayant été démis de leurs fonctions sans annonce de nouvelles élections municipales. Il a redessiné seul les régions, et méthodiquement divisé les familles politiques, l’organisation syndicale, l’organisation patronale, les médias, bref tout ce qui tenait encore debout après la révolution. Toute contestation est suivie d’arrestations et d’accusations de collusion avec des puissances étrangères et de complicité avec les sionistes. Et comme tous les dictateurs arabes, il a instrumentalisé à l’excès la cause palestinienne.

Le décret-loi du 13 septembre 2022, tristement connu de la population sous le nom de décret 54 sensé lutter contre les « fausses informations et rumeurs » est utilisé pour réprimer la liberté d’expression et d’opinion. Même l’humour représenterait un danger pour la souveraineté nationale.

Il parle ouvertement d’épuration et d’éradication des opposants, qu’il traite régulièrement de « vermines » « traitres », « corrompus », « microbes », « ennemis du peuple »… c’est effrayant. Lors de ses visites, il saute sur les enfants et les personnes handicapées ou âgées pour les embrasser, des scènes mises en avant par les photographes officiels, une insulte à l’intelligence.

Il divise la société et en joue. La Tunisie profonde, longtemps ignorée et marginalisée a cru en lui. Il promet de distribuer des terres, de prendre l’argent aux riches pour le donner aux pauvres. Il accuse les grandes puissances et les organisations internationales de comploter contre l’intérêt national. L’économie tunisienne est en crise, l’inflation galope, la croissance est à 0,4 %, le chômage à 16,4 %, et une grande partie de la classe moyenne est tombée dans la pauvreté. Mais officiellement, tout est l’œuvre de puissants groupes complotant contre le peuple.

En face se trouve, la petite bourgeoisie réactionnaire nationaliste qui n’a pas peur des procès d’intention  « Il n’y a pas de fumée sans feu. Ces gens-là veulent déstabiliser/profiter du pays. Il faut de l’ordre Qu’est-ce qu’on a gagné à faire la révolution? Il a besoin de temps pour mettre de l’ordre. On ne le laisse pas travailler… » Disent-ils. Ses envolées haineuses sur la peine de mort, l’héritage, la détestation de l’Occident, un pan arabisme désuet plaisent et peu importent les contradictions et les échecs.

D’autre part, les enfants de la révolution de 2011, dont de nombreux intellectuels, qui ont voté pour lui en 2019 sans autre motivation que celle de « tout sauf les islamistes », sont résignés et se sentent coupables d’avoir voté pour un inconnu sans programme.

En difficulté sur le plan intérieur, il a entrepris depuis quelques mois des manœuvres de diversion. Ses propos xénophobes et nationalistes envers les migrants subsahariens sont surréalistes. Les droits humains sont quotidiennement bafoués. Et tant que la Tunisie assure son rôle de gendarme du Sud les vieilles démocraties ferment les yeux. Pire, en juillet 2023, l’UE a signé un accord avec la Tunisie, incluant une aide de 105 millions d’euros pour lutter contre l’immigration irrégulière. Elle a investi plus de 144 millions d’euros dans la gestion des frontières tunisiennes depuis une dizaine d’années. Récemment la médiatrice européenne a ouvert une enquête et rappelé que les financements de l’UE ne doivent pas entraîner de violations des droits humains.

L’image de la Tunisie à l’international est écornée. Les atteintes aux Droits de l’Homme plombent nos relations internationales. Si rien n’est fait, nous connaîtrons un isolement international, des milliers d’entreprises ont quitté le pays, elles préfèrent investir ailleurs. Le risque de tomber dans l’escarcelle de la Russie ou de la Chine n’est pas à écarter. La proximité avec le régime des mollahs en Iran intrigue.

La Tunisie va mal, elle traverse une période périlleuse de son existence.

Toutes les démocraties naissantes ont traversé des périodes de doute et ont connu cette tentation de retour en arrière. Les déceptions succèdent aux périodes d’euphorie, ouvrant des boulevards aux opportunistes. Mais tout n’est pas pour autant perdu. La société tunisienne oscille entre espoir et résilience car il y a des raisons d’espérer.

L’acte trois de la tragédie serait son maintien « démocratiquement » au pouvoir pour dix ans encore. Nombreux ceux qui réalisent enfin que ses frasques exposent le pays à des risques inconsidérés. Le tunisien a appris à contourner la répression et à contrôler sa peur, une fois passé le moment de sidération, le rouleau compresseur de la vie démocratique sera moins efficace. Les prises de positions radicales et haineuses ont fait long feu. Elles sont étrangères à notre culture. Le Tunisien est éduqué, résilient et naturellement gentil, tout le contraire de ce qu’il subit actuellement. Des soutiens au régime commencent à admettre à demi-mot qu’ils ne comprennent plus la logique du pouvoir en place et ce d’autant plus que le bilan du quinquennat est catastrophique. La situation économique et sociale du pays s’est dégradée, la violence et les agressions se multiplient et à tout moment, la situation peut dégénérer en conflits ou en émeutes, car l’apparente stabilité politique et sociale du pays est trompeuse.

La Tunisie, qui se prépare à d’hypothétiques élections présidentielles à l’automne 2024, doit se ressaisir et préparer l’avenir pour convaincre les électeurs qu’au 21 siècle, mettre tous les pouvoirs entre les mains d’un seul homme seul est insensé et ne peut que nous éloigner du cours de l’histoire.

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