Aux origines d’une tragédie : comment la violence coloniale et le terrorisme sioniste ont bâti 1948
On raconte souvent 1948 comme l’histoire d’un miracle politique, d’un sursaut de survie ou d’un « conflit entre deux nationalismes ». Mais la vérité, celle que les archives britanniques et les travaux des historiens israéliens les plus sérieux ne cessent de répéter, est autrement plus sombre : Israël s’est construit dans un environnement façonné par la répression coloniale, l’effondrement du leadership palestinien et le recours assumé de plusieurs organisations sionistes à une stratégie de terreur.
Ce n’est pas un détail.
C’est la matrice.
La Palestine sous mandat : une poudrière façonnée par Londres
Lorsque les Britanniques prennent la Palestine en 1920, leur mandat repose sur une contradiction explosive : promettre un « foyer national juif » au mouvement sioniste, tout en garantissant — du moins en théorie — les droits de la population arabe majoritaire.
Dans les faits, Londres navigue entre arbitrages, promesses contradictoires et concessions tardives.
Les Livres blancs successifs témoignent de ces volte-face :
- 1922, le Livre blanc de Churchill tente de calmer les Arabes en restreignant l’ambition d’un État juif exclusif, tout en réaffirmant l’immigration juive.
- 1930, celui de Passfield freine l’achat de terres et l’installation juive, provoquant la fureur du Yishouv.
- 1939, celui de MacDonald, publié en pleine insurrection arabe, limite sévèrement l’immigration juive et évoque un État arabe unitaire dans 10 ans — promesse trop tardive et jamais appliquée.
Face à ces oscillations, la société palestinienne explose en 1936.
La Grande Révolte arabe (1936-1939) : la dernière tentative avant l’effondrement
La révolte arabe n’est pas un épisode secondaire, mais le point de bascule du conflit.
Entre 1936 et 1939, Palestiniens paysans, ouvriers, notables, clercs et combattants mènent une insurrection populaire contre :
- l’administration coloniale britannique,
- l’immigration juive croissante,
- la dépossession foncière,
- le projet d’un État juif soutenu activement par Londres.
Ils réclament :
indépendance, fin de l’immigration juive massive, arrêt des ventes de terres.
La réponse britannique est impitoyable :
villages rasés, dirigeants exécutés ou exilés, milices coloniales renforcées.
Lorsque la révolte s’achève, la société palestinienne est décapitée politiquement et militairement, tandis que les milices sionistes sortent renforcées — mieux organisées, mieux armées, et progressivement soutenues par des segments de l’armée britannique.
C’est dans ce terreau que les milices sionistes se déploient pleinement.
Des fermes à la clandestinité : naissance des milices sionistes
Le récit commence à petite échelle.
En 1907, la première organisation armée juive, Bar-Giora, assure la défense des colonies agricoles. Elle se fond ensuite dans le Hashomer, embryon de la future Haganah.
Après les pogroms de Russie et les tensions locales, une doctrine s’impose :
défendre, mais aussi frapper.
En 1920, après les émeutes de Jérusalem et de Jaffa, la Haganah devient la force d’autodéfense incontournable.
Mais rapidement, certains jugent sa stratégie « passive ».
De là naissent :
- 1931 : l’Irgoun (Etzel), partisan de représailles violentes ;
- 1940 : le Lehi (Groupe Stern), encore plus radical, prônant la terreur comme outil politique ;
- 1941 : le Palmach, unités d’élite créées avec l’aide du commandant britannique pro-sioniste Orde Wingate, pratiquant des raids punitifs contre les villages arabes.
Ces groupes ne sont pas marginaux : ils façonneront la dynamique des années 1930-1948.
La logique du terrorisme : frapper pour remodeler la Palestine
Souvent occultée ou minimisée, la violence sioniste constitue un fil rouge du mandat britannique.
Elle vise successivement :
- les leaders et civils arabes,
- l’administration britannique,
- l’opinion internationale,
- la démographie elle-même, en provoquant l’exode de paisibles palestiniens, citadins, agriculteurs, intellectuels, enseignants et ouvriers. Aucune catégorie sociale n’a été épargnée.
1937-1939 : attentats contre les civils palestiniens
Les archives britanniques recensent des dizaines de bombes posées par l’Irgoun dans :
- les marchés de Haïfa,
- les souks de Jérusalem,
- les quartiers arabes de Jaffa.
Objectif : terroriser la population, briser son organisation sociale, ouvrir la voie au transfert.
1944-1948 : assassinats politiques
Le Lehi franchit un seuil inédit :
- 1944 : assassinat de Lord Moyne au Caire.
- 1948 : assassinat du médiateur de l’ONU Folke Bernadotte, abattu parce qu’il proposait le retour de réfugiés palestiniens et l’internationalisation de Jérusalem.
Ce meurtre est déterminant : Bernadotte aurait pu empêcher la Nakba.
1946 : l’attentat de l’hôtel King David
Un des actes les plus spectaculaires : 91 morts — Arabes, Juifs, Britanniques.
Planifié par Menachem Begin, futur Premier ministre.
La cible : le cœur administratif du mandat.
Même Ben Gourion, inquiet du coût politique, demande l’annulation.
Begin refuse.
L’attaque est menée malgré les risques de victimes civiles.
1947-1948 : la terreur comme levier démographique
Avec le retrait britannique imminent et le vote onusien, les milices sionistes passent à une stratégie claire :
gagner la guerre avant la guerre.
Entre décembre 1947 et avril 1948, une avalanche d’attentats frappe les zones arabes :
- 12 décembre 1947, voiture piégée à la porte de Damas : 20 morts.
- 4 janvier 1948, camion piégé du Lehi à Jaffa : 15 morts, 80 blessés.
- 6 janvier, explosion à l’hôtel Semiramis à Jérusalem par la Haganah : 24 morts.
- 7 janvier, attaque de bus par l’Irgoun : 17 morts.
- février-mars, attentats du Palmach à Haïfa et Ramla : des dizaines de victimes.
Puis vient Deir Yassin.
Deir Yassin : le massacre-matrice
Le 9 avril 1948, l’Irgoun et le Lehi attaquent ce village palestinien qui avait signé un pacte de non-agression.
Entre 100 et 150 civils tués.
Exécutions, mutilations, terreur mise en scène.
L’objectif est psychologique :
précipiter la fuite des villages voisins.
Menachem Begin l’admettra :
« Sans Deir Yassin, nous n’aurions pas Jérusalem-Ouest. »
Mai 1948 : Israël naît, la Nakba est déjà accomplie
Lorsque Ben Gourion proclame l’État d’Israël le 14 mai 1948, la moitié des futurs réfugiés palestiniens ont déjà été expulsés ou ont fui sous la menace. 800 000 civils palestiniens et 600 villes et villages rasés et rebaptisés avec des noms juifs.
L’armée israélienne (Tsahal), nouvellement créée, incorpore :
- la Haganah,
- le Palmach,
- l’Irgoun,
- et une partie du Lehi.
Les hommes qui dirigeaient hier des groupes clandestins deviennent cadres officiels de l’État.
Certains deviendront Premiers ministres : Begin, Shamir.
L’échec palestinien : une société détruite avant même la guerre
La Grande Révolte arabe, réprimée brutalement, laisse les Palestiniens :
- sans leadership,
- sans forces armées,
- sans structure politique unifiée.
En face, les milices sionistes sortent de vingt ans d’entraînement, de soutien britannique sélectif, de financements internationaux, et d’une stratégie militaire cohérente.
L’issue devient alors inévitable.
Dès 1948, la Palestine est vidée, la société brisée, la carte redessinée.
Héritages : un terrorisme refoulé mais fondateur
Les organisations sionistes ont été qualifiées de terroristes par :
- les autorités britanniques,
- la presse internationale,
- même par certains leaders du Yishouv.
Ben Gourion interdira pendant des années toute commémoration de leurs actions.
Mais ces groupes ont laissé une empreinte indélébile :
- dans la doctrine sécuritaire israélienne,
- dans la politique de la terreur préventive,
- dans l’ingénierie démographique,
- dans la culture militaire ;
- et dans la continuité politique : Begin, Shamir, Sharon.
Pourquoi cette histoire dérange ?
Parce qu’elle montre que la Nakba n’est pas un « dommage collatéral » ou une « conséquence malheureuse de la guerre ».
Elle est le résultat :
- d’une politique britannique incohérente,
- d’une société palestinienne brisée,
- d’un projet sioniste assumant la force comme moyen,
- d’une stratégie de terreur destinée à provoquer l’exode.
Dire cela n’efface pas la Shoah.
Cela rappelle seulement que toute histoire est entière ou elle n’est rien.
1948 n’est pas une fin : c’est un début
Le conflit actuel n’est pas né d’une querelle religieuse, mais d’une dynamique coloniale où l’un des peuples a été expulsé pour créer un État.
Comprendre 1936-1948, c’est comprendre :
- Gaza aujourd’hui,
- les colonies de peuplement,
- la logique de dépossession,
- l’apartheid,
- l’impasse politique.
Le passé ne passe pas, parce qu’il n’a jamais été reconnu.
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