Madame Amel Aloui, fraîchement élue maire de Tabarka, traverse actuellement une expérience amère qui la marquera longtemps. Suite à une plainte déposée par des citoyens, elle a été arrêtée et a passé quelques jours derrière les barreaux. Les détails de l’affaire, liée à une prétendue autorisation abusive d’exploitation de parasols sur la plage publique accordée à des personnes handicapées, demeurent flous. La justice tranchera sur la légitimité de ses actes, mais à ce stade, la question cruciale est : « Qui sera le prochain ? » Ces dernières années, une atmosphère de suspicion généralisée a envahi la vie démocratique en Tunisie. Une majorité considérable de Tunisiens est persuadée que bon nombre des élites nationales sont corrompues. Cette conviction repose-t-elle sur des faits tangibles ou résulte-t-elle d’un sentiment d’injustice ressenti par ceux qui n’ont pas eu les mêmes opportunités que les réussites notoires ?
L’honneur d’une personne dépend-il d’un texte de loi inadapté ou d’une interprétation abusive du code pénal qui ouvre la voie à des ennuis judiciaires ? La moindre décision controversée peut entraîner un responsable devant les tribunaux. D’anciens ministres, banquiers, PDG, gouverneurs… ont tous été mis en cause. Le rôle des réseaux sociaux et d’une presse sensationnaliste agissant comme une caisse de résonance ne doit pas être minimisé, car le lynchage médiatique laisse des cicatrices durables. L’ambiance actuelle décourage tout responsable de prendre des initiatives audacieuses de peur de se retrouver, un jour, sur le banc des accusés.
Après le soulèvement du 14 janvier, la nouvelle liberté de parole a joué le rôle d’un prisme amplificateur dans les médias. Cependant, la Révolution de 2011 n’a pas répondu aux attentes des citoyens en matière de lutte contre la corruption ; elle l’a même exacerbée. Selon l’indice de perception de la corruption de Transparency International, la Tunisie occupe actuellement le 70e rang mondial sur 180 pays, contre le 43e rang en 2010. Ironiquement, la corruption qui a alimenté la révolte s’est propagée. Il est nécessaire de rester lucide : avant janvier 2011, le mal avait atteint des niveaux inacceptables, généralisé à tous les secteurs et catégories sociales. Les tentatives, même sporadiques, de lutter contre ce fléau remontent aux époques des Beys, de Bourguiba, et même de Ben Ali. Ces campagnes sporadiques s’essoufflaient invariablement après quelques semaines ou mois.
La manipulation politique de la lutte contre la corruption est antithétique à la démocratie. Bien que notre démocratie fragile doive lutter efficacement contre la corruption pour se solidifier, les slogans et les dénonciations publiques, qu’elles soient fondées ou non, n’apportent jamais de solutions durables. Cette lutte exige de la pédagogie, des actions de sensibilisation à tous les niveaux, et des textes normatifs clairs, simples et adaptés. Elle prend du temps et nécessite des ressources, car la corruption a une capacité infinie d’adaptation.
La diabolisation des élites dirigeantes par la remise en cause systématique de leur probité est un classique du genre. L’histoire nous enseigne que chaque nouvelle classe dirigeante, plus corrompue que la précédente, s’installe. Le discours moralisateur simpliste, typique d’un mal sociétal aussi profond, discrédite la démarche et rend les approches méthodiques de la lutte contre la corruption, inaudibles.
La corruption, fille et mère d’injustices sociales, doit être combattue non seulement du point de vue moral ou éthique, mais aussi en identifiant ses déterminants sociaux profonds. L’économie de rente, les autorisations et licences, les procédures douanières, les obstacles administratifs représentent autant de tentations systémiques. La lutte contre la corruption nécessite d’aborder ces déterminants sociaux profonds avec intelligence et de manière méthodique.
La mise en place d’un cadre juridique et institutionnel protégeant les lanceurs d’alerte, essentiels dans la lutte contre la corruption, tarde à se concrétiser. Actuellement, le droit tunisien ne comporte pas de lois spécifiques dédiées à leur protection.
La lutte contre la corruption ne peut être confiée uniquement aux politiciens. Elle doit être menée par des spécialistes indépendants et des instances dédiées. Les discours populistes, en revanche, ne font que discréditer la démarche. Il est essentiel de reconnaître la complexité du problème et de traiter la corruption comme une question sérieuse, délicate et systémique, plutôt que de la politiser à des fins partisanes. La démocratie, le développement juste et équitable, ainsi que la prospérité du pays dépendent de notre capacité à lutter de manière méthodique et non-politisée contre ce fléau
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