Dans une société en pleine mutation, le constat amer de Baruch Spinoza résonne comme un avertissement : « Il est pernicieux, tant pour la Religion que pour l’État, d’accorder aux ministres du culte le droit de décréter quoi que ce soit ou de traiter les affaires de l’État. » Cette mise en garde, datant du XVIIe siècle, trouve des échos troublants dans l’actualité tunisienne.
Le 3 septembre 1992, Sadek Malallah, poète saoudien, fut décapité en place publique pour avoir défendu la liberté de culte et les droits des femmes, un sombre épisode révélant une intolérance croissante. Plus récemment, le 6 février 2013, Chokri Belaid, fervent défenseur des droits humains et héros de la laïcité, fut assassiné en plein jour pour ses idées, ses meurtriers demeurant impunis.
Dans le domaine artistique, l’institut supérieur des beaux-arts de Tunis, berceau de talents tels qu’Azzedine Alaïa et Jallel Ben Abdallah, subit une altération inquiétante. Le dessin de nus est désormais interdit, des expositions sont saccagées au nom des « bonnes mœurs », et certaines administrations prohibent le dos nu ou la minijupe.
La régression des libertés dans la société tunisienne devient tangible. L’autocensure des médias est préoccupante, et des débats sur des sujets tels que les théories darwinistes sont remis en cause publiquement. Afficher sa piété est devenu monnaie courante, tandis que critiquer les règles de l’héritage ou s’opposer à la peine de mort est perçu comme une transgression religieuse.
L’ancien maire du Kram, démocratiquement élu, prônait l’exclusion de tous ceux qui sont différents, soutenu implicitement et explicitement par une partie de l’ARP. Des idées réactionnaires semblent prévaloir, soulevant des inquiétudes quant à une possible dérive autoritaire.
En période de crise, les démocraties peuvent préparer le terrain à des dérives radicales, et depuis l’instauration de la démocratie en Tunisie, une guerre politico-religieuse sourde s’est installée. Le Covid-19 et ses conséquences économiques et sanitaires semblent exacerber ces excès.
Des « polices de la pensée » traquent les supposés déviants sur les réseaux sociaux et dans les médias, instaurant une atmosphère où toute dissidence est considérée comme une menace. Les discours populistes s’appuient sur des manipulations historiques et culturelles, alimentant des clivages profonds au sein de la société.
Le danger réside dans la transformation en profondeur de la société, où la créativité est bridée au nom du « bien penser ». Une nouvelle classe dirigeante, marquée par l’orthodoxie, prend les commandes de la vie politique, et la confusion entre le cultuel et le culturel devient une arme secrète.
La laïcité, indissociable de la démocratie, est aujourd’hui sous pression. Prononcer le mot laïcité peut déclencher hostilité et opposition. Pourtant, la laïcité n’est pas une négation de la religion, bien au contraire, c’est la liberté de conscience et de pratiques mais en même temps un refus d’attribuer à une religion un rôle dominateur dans la sphère publique. Faire autrement ne peut qu’être synonyme d’hypocrisie sociale et source d’abus de pouvoir de ceux qui parlent au nom d’Allah.
Un débat nécessaire pour sauvegarder les acquis de liberté dans une société fragilisée.
Alors que la Tunisie traverse des moments difficiles, le besoin d’oxygène se fait autant sentir que celui d’un débat public ouvert, de respect mutuel, de tolérance, d’altérité, de solidarité et de justice sociale. Ces valeurs sont les remparts indispensables contre les idéologies totalitaires qui menacent de s’installer durablement.
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