Vendredi 17 janvier 2020
Depuis le 10 janvier, chacun se livre à l’exercice périlleux de composer le portrait-robot du dirigeant idéal pour prendre les rênes du gouvernement. Au cours de ces déclarations, les manipulations et les partis pris ne passent inaperçus à personne. Ici, comme ailleurs, la politique se révèle être une jungle où seuls les plus rusés survivent. Parfois, cela se fait au détriment des intérêts supérieurs du pays, ce qui est intolérable. Tel une sitcom, les alliances naissent et se défont au gré des intérêts personnels, et les mariages de la carpe et du lapin ou les réconciliations entre les Montaigu et les Capulet ne surprennent plus le citoyen lambda.
L’article 71 de la Constitution de 2014 stipule que : « Le pouvoir exécutif est exercé par le Président de la République et un gouvernement présidé par le Chef du Gouvernement. » Nous n’avons pas de majorité présidentielle au Parlement, et rien n’indique que le chef de l’État, plus haute autorité du pays, souhaite en avoir une. De même, le programme politique du président est composé de généralités aux contours flous. Dans ces conditions, plus que jamais, le chef du gouvernement devra être le leader de la majorité, déterminant la politique générale de l’État et veillant à sa mise en œuvre. Il ne peut en aucun cas se réduire au simple exécutant d’un programme élaboré par une coalition de 4 ou 5 partis, d’autant plus que ce programme n’existe pas encore. Diriger une politique gouvernementale dans un pays en crise va bien au-delà de l’exécution des volontés des partis.
Les articles 91-92-93-94 et 95 précisent les missions du chef du gouvernement, « sous réserve des dispositions de l’article 77 (Le Président de la République représente l’État. Il lui appartient de déterminer les politiques générales dans les domaines de la défense, des relations étrangères et de la sécurité nationale relative à la protection de l’État et du territoire national des menaces intérieures et extérieures, et ce, après consultation du Chef du Gouvernement). » Il est crucial de noter que même si « le Président de la République représente l’État. Il lui appartient de déterminer les politiques générales dans les domaines de la défense, des relations étrangères et de la sécurité nationale relative à la protection de l’État et du territoire national des menaces intérieures et extérieures, et ce, après consultation du Chef du Gouvernement », le président doit consulter le chef du gouvernement même pour toutes les décisions concernant la politique étrangère ainsi que les questions de défense et de sécurité.
Il suffit de dresser le bilan de la Troïka et des cinq dernières années pour se rendre compte que le fameux « tawafik » qui a prévalu jusqu’à présent était un arrangement entre le défunt président et son acolyte, le président d’Ennahdha, pour se partager le pouvoir. Les expériences malheureuses de Essid et Chahed n’ont pas servi de leçon. N’ayant aucune légitimité électorale ni politique, et sans entrer dans les détails, les deux se sont rebellés publiquement. Certaines de leurs décisions ont été perçues comme de l’ingratitude de la part du président, avec des impacts désastreux sur la vie politique, économique et sociale du pays. Dans les deux cas, l’expérience n’a pas été heureuse, cinq années perdues pour le pays. Dans ce contexte, et à moins de penser qu’il y avait une volonté délibérée de provoquer une crise, il est difficile pour un observateur neutre de comprendre comment Ennahdha, avec une majorité fantomatique de 54 députés sur 217 et une représentativité nationale en mosaïque, a osé proposer une personne inconnue, sans assise politique, pour former un gouvernement. C’est probablement une décision personnelle du président de ce parti, maquillée par un vote du politburo (Choura). Il pensait ainsi disposer d’un exécutant docile. Les voies du seigneur sont impénétrables, car malgré tous ses échecs depuis neuf ans, ce parti cherche à diriger le pays en sous-main.
Il n’est pas le seul dans ce cas, et nous reproduisons nos échecs à l’infini. En 2019, le candidat s’est rebellé avant même d’entamer sa mission. Il n’a pas été choisi, et c’est tout à son honneur. Bizarrement, on a repris le même modus operandi, cherchant à nouveau un bon exécutant. Au lieu de refuser de se laisser enfermer dans des logiques partisanes et pour achever le désenchantement, les partis continuent à débattre de problèmes de personnes, la personne sélectionnée présentant à posteriori son programme… aux électeurs. Pour réussir, le chef de l’exécutif doit être un vrai leader politique avec une légitimité autre que celle que lui délègue le président de la République ou les partis. Et je ne comprends pas la frilosité des leaders politiques. Ont-ils peur de se jeter dans l’arène ? Sont-ils candidats uniquement pour les joutes oratoires sur les plateaux télévisés ?
Nul ne connaît encore le choix du président de la République, mais aujourd’hui, une nouvelle chance s’offre au pays, à condition de choisir une femme ou un homme POLITIQUE capable de fédérer les forces vives du pays. La fameuse « ceinture parlementaire », qualifiée de confortable par certains, sera inutile si le chef de la majorité n’est pas un politique. C’est la promesse trompeuse de réformes. Nous en avons eu la preuve avec des gouvernements qui ont obtenu la confiance avec 80 % des voix à l’ARP. À trop vouloir jouer les équilibristes, les gouvernements successifs ont fini par mécontenter tout le monde et ont plongé le pays dans un immobilisme dangereux. En ce moment, nous avons besoin d’une équipe volontaire, resserrée, dirigée par une femme ou un homme politique fort, crédible et surtout ayant une assise politique. Libre à lui de s’entourer des compétences politiques ou non nécessaires. Cette équipe devra être capable d’entamer des réformes, de moderniser le pays sans calculs ni craintes du lendemain ou de 2024. Deux épreuves-tests pourront nous éclairer sur les intentions de cette équipe. Dans les plus brefs délais, elle devra entamer la réforme des entreprises publiques en faillite et, ce faisant, elle devra probablement affronter la colère des organisations syndicales. De même, elle devra revoir la loi de finances 2020 et affronter le patronat ainsi que toutes les formes de corporatismes. Ces hommes et ces femmes prendront des coups, seront dénigrés, attaqués parfois injustement, mais l’histoire nous apprend que c’est à ce prix que se font les grandes avancées.
Les prochains jours nous diront si la leçon du 10 janvier a été retenue comme il se doit ou non.
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