En Tunisie, la liberté d’expression semble désormais régie par une loi implicite : soutenir le pouvoir, c’est pouvoir s’exprimer à l’excès sans risque ; le critiquer, c’est s’exposer à la prison pour un mot de travers.
Dans notre pays qui fut, il y a encore une décennie, un symbole d’espoir démocratique dans le monde arabe, la justice fait aujourd’hui figure de machine à censurer la pensée, réglée pour punir les voix dissidentes et protéger les relais du pouvoir.
L’aboyeur gominé
Il a une voix de ferraille grise — Riadh Jrad — et chaque soir il gratte le métal contre le métal.
Sur l’écran, ses dents font des étincelles : « traître », « vermine », « étranger » — des mots qui tombent comme des clous dans le bois mou des consciences.
Le clou reste, la conscience meurt.
On l’appelle « chroniqueur », mais il est surtout un haut-parleur vivant, branché sur une prise mystérieuse ; quand il parle, le courant passe, et les autres voix se coupent.
Figure médiatique incontournable d’Attessia TV, ce Jrad a troqué son passé d’agitateur cartouchard à la verve facile contre un rôle de vigie idéologique du régime de Kaïs Saïed.
Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, il multiplie les diatribes virulentes, qualifiant ses opposants de « traîtres », de « terroristes » ou d’« ennemis de la nation ». Il annonce les arrestations, les décisions de justice avant l’heure. Il s’exprime sur tous les sujets, accuse, dénonce, prône des choix dans tous les domaines. C’est simplement sidérant.
Ses interventions, plus proches de la délation souvent mensongère que du débat, servent un discours binaire où la loyauté au chef de l’État devient l’unique mesure du patriotisme.
Pourtant, malgré les plaintes et les accusations de diffamation, Jrad échappe systématiquement à toute poursuite. Interrogé comme simple témoin après avoir relayé de fausses informations, il a été relâché dans la foulée.
Une impunité qui tranche avec la répression systématique des voix critiques de citoyens autrement plus cultivés et crédibles.
Et puis il y a Ahmed Souab et Sonia Dahmani
À l’autre extrémité du spectre, les opposants paient au prix fort leurs jeux de mots, leur ironie et leurs convictions.
Ahmed Souab, avocat et ancien juge, un citoyen au parcours exceptionnel, un modèle de courage, a été condamné à cinq ans de prison pour une métaphore dénonçant la pression exercée sur la justice. Un procès expéditif, tenu en sept minutes, sans sa présence.
Sonia Dahmani, avocate et chroniqueuse, belle, libre, téméraire même, est derrière les barreaux depuis mai 2024. Son crime ? Une ironie sur le traitement des migrants subsahariens. Elle risque aujourd’hui jusqu’à dix ans de prison.
Ces affaires ne sont pas des erreurs judiciaires : elles traduisent une logique politique. En Tunisie, la gravité d’un propos ne se mesure plus à son contenu, mais à son auteur.
Critiquer le régime est devenu un délit ; le soutenir, un passe-droit.
La satire, jadis espace de respiration démocratique, est désormais assimilée à une offense d’État.
L’humour s’éteint, la peur s’installe.
Une parole sanctuarisée, une dissidence criminalisée
Dans ce climat, les médias comme Attessia TV ne sont plus des plateformes de débat, mais des caisses de résonance du pouvoir.
Les voix pro-régime, loin d’être contraintes, sont encouragées, amplifiées, protégées.
Elles participent à une entreprise de légitimation d’un autoritarisme qui se construit sous nos yeux, avec la complicité d’une justice désormais alignée sur l’exécutif.
En dissolvant le Conseil supérieur de la magistrature et en plaçant le ministère public sous tutelle, le pouvoir a instauré une peur sélective.
L’impunité des loyaux et la répression des indépendants ne coexistent plus : elles se nourrissent mutuellement, dessinant les contours d’un système où l’obéissance protège et où la pensée libre condamne.
Vers une refondation démocratique ou une formalité électorale ?
Le cas de Riadh Jrad, confronté à ceux d’Ahmed Souab et de Sonia Dahmani, n’est pas une anomalie : il est le symptôme d’un pays où la liberté d’expression est devenue synonyme de vulgarité au sens d’absence d’éthique, de morale, et intellectuellement détestable, c’est le privilège des aboyeurs, la dissidence, elle, est devenue un crime.
Le pays est devenu un lac sans vague, où l’on marche sur la langue des autres.
Au-dessus, le ciel est un écran de télévision allumé jour et nuit ; en bas, la loi est une couche de givre : on y lit son nom, on y glisse, on y reste couché.
Le miroir sans tain
Le pays entier est penché au-dessus d’un miroir sans tain : on y voit sa gueule, jamais son dos.
Ceux qui dansent devant la glace y admirent leur propre lumière ; ceux qui passent derrière restent dans l’ombre, et l’ombre est une cellule.
Le miroir ne renvoie jamais la même image : pour les proches, un souverain ; pour les lointains, un bourreau.
Entre les deux, le verre se fait plus épais chaque nuit, jusqu’à devenir une paroi de prison.
Mais les vulgaires d’aujourd’hui croient tenir le haut du pavé ; ils ne font qu’occuper la scène du provisoire.
L’histoire a toujours fini par distinguer le vacarme de la valeur, le mensonge de la parole.
La Tunisie se souviendra moins de ceux qui criaient que de ceux qu’on a voulu faire taire.
Car la vraie autorité ne naît pas du pouvoir, mais du courage de lui dire non.
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