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Le dénigrement « officiel » de la décennie démocratique : une pratique toxique

Il faut une cécité volontaire et une surdité assumée pour ignorer l’évidence : la Tunisie s’enlise dans une logique de vengeance d’État, digne des plus sombres tragédies antiques… ou des plus cruelles comédies noires.

La décennie que l’on qualifie injustement de « noire » fut certes imparfaite, tourmentée, parfois épuisante, mais elle portait en elle la promesse fragile de la liberté et de la dignité. Il y a eu de la corruption, des assassinats politiques, des intrigues, des opportunistes ont pris le pouvoir et cette expérience démocratique naissante a été minée par les « puissances amies », l’argent de l’étranger, les nostalgiques de la dictature. Elle a fini par ressembler à un remake tunisien de House of Cards. Mais transformer cette unique parenthèse démocratique arabe en « décennie noire », c’est offrir une victoire posthume aux ennemis de la démocratie. Faire passer une expérience saluée dans le monde entier pour une « malédiction nationale », voilà la seule prouesse de la propagande actuelle. Quelle injure faite à l’avenir !

Frapper les symboles, effacer les traces, délégitimer tout ce qui a précédé — jusqu’à la Constitution elle-même — pour exister : c’est un triste classique.

Le récit officiel a réduit la décennie 2011–2021 à ses errements, oubliant que ce fut aussi une période d’une vitalité intellectuelle, politique et artistique inédite depuis l’indépendance. La Tunisie pensait, débattait, créait, respirait : elle vivait. Aujourd’hui, elle s’étouffe dans le silence.

Les foules applaudissent, le pouvoir jubile, et la vieille machine répressive retrouve une seconde jeunesse.

Un chapelet d’injustices

Le Dr Riadh Mouakher, ancien ministre, récemment blanchi après un calvaire judiciaire kafkaïen, n’est pas un cas isolé. PDG de Tunisair, hauts fonctionnaires, banquiers, anciens présidents, chefs de gouvernement, président du Parlement, ministres ou hommes d’affaires : tous happés par la même spirale d’accusations ubuesques — tragiques si elles n’étaient pas si grotesques.

Certains peuples ont connu la révolution permanente ; nous, nous subissons le complot permanent. Chacun ses malheurs.

Un ancien président vit en exil, quatre anciens chefs de gouvernement sont poursuivis ou emprisonnés, un autre n’a échappé à la détention que grâce à sa santé fragile, l’ancien président du Parlement est toujours derrière les barreaux… Rien de fortuit ici : c’est la mise en œuvre d’un plan délibéré pour effacer toute trace du passé et imposer l’illusion d’un « nouveau départ ».

Le ressentiment comme carburant

Durant cette décennie, nombre de ceux qui s’acharnent à la dénigrer aujourd’hui s’y sont sentis marginalisés, humiliés ou déçus. Ils se vengent. Le pouvoir actuel a su transformer leurs frustrations en moteur de règlement de comptes et de haine.

Les Tunisiens déçus, croyant punir leurs anciennes élites, sont en réalité en train de se punir. Ils devraient relire la fable du taureau blanc : laisser dévorer le premier, c’est signer sa propre condamnation.

Aujourd’hui, plus personne n’ose contredire ouvertement le régime. Les cercles officiels annoncent « 99 % de soutien » — statistique aussi crédible qu’une promesse électorale, et insulte cinglante à l’intelligence collective.

Le projet politique a cédé la place à la revanche : on flatte les blessures au lieu de les guérir, on traque les symboles au lieu de bâtir des solutions. Les vrais corrompus, eux, sont toujours libres. L’ennemi n’est plus la pauvreté : c’est le souvenir de la liberté.

Mémoire expurgée, avenir compromis

Certains osent désormais affirmer que « le Tunisien ne comprend que par la force », il leur faut un « dictateur honnête ». Ce fantasme autoritaire, naguère marginal, a trouvé des échos funestes.

Les institutions issues de la Constitution de 2014 n’étaient pas parfaites, certes, mais elles incarnaient une promesse : celle d’un État fondé sur la discussion, la pluralité et la responsabilité. Les liquider dans l’œuf, c’est condamner le pays à rejouer indéfiniment la même tragédie.

L’heure de la République civile et de l’avenir

Nous hypothéquons l’avenir — et c’est d’une gravité extrême.

Nous avons jeté le bébé avec l’eau (certes trouble) du bain, diraient certains.

La Tunisie ne retrouvera ni stabilité ni dignité tant qu’elle confondra justice et vengeance. La haine ne fonde pas une nation.

Pour bâtir une République juste et durable, elle doit rester civileinclusive et équilibrée :

  • Souveraineté et séparation des pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire doivent servir la nation, non la dominer.
  • Neutralité de l’État : administrations, organes de contrôle, justice, Banque centrale, forces de sécurité, services publics — tous doivent pouvoir agir librement, équitablement, sans crainte du pouvoir politique.
  • Justice et réconciliation : amnistie pour les détenus politiques, retour des exilés, réintégration des voix dissidentes pour rebâtir un débat public vivant.
  • Presse libre et indépendante : sa liberté doit être entière, son autonomie économique garantie.
  • Pluralisme et alternance : chaque voix doit compter, chaque parti concourir librement, et l’opposition ne doit plus être traitée comme l’ennemie de l’État.
  • Réformes institutionnelles : consolider la Constitution de 2014, renforcer les contre-pouvoirs, instaurer une loi électorale claire et un contrôle effectif contre la corruption et l’arbitraire.

Alors, « décennie noire », vraiment ?

Comme si accepter que la démocratie soit lente, désordonnée et profondément humaine était un luxe que notre nation ne pouvait s’offrir. Les errances démocratiques sont le prix de la liberté ; espérons que la parenthèse autoritaire actuelle n’en soit qu’un de plus, comme il y en eut ailleurs.

La Tunisie est à un tournant décisif : demeurer prisonnière des rancunes ou oser construire un avenir commun. Le chemin est ardu, mais c’est le seul qui mène à la dignité.

La République, le pluralisme, les droits humains et la justice ne sont pas des illusions : ils sont les fondations mêmes d’une nation qui veut encore croire en elle.

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