Les sociétés ne s’effondrent jamais d’un seul coup. Leur chute est lente, presque imperceptible, nourrie de gestes banals, d’arrangements mineurs, de renoncements quotidiens. Ce sont ces « petits riens » accumulés qui finissent par fissurer les fondations, jusqu’à l’écroulement.
La corruption appartient à cette logique. Elle ne surgit pas comme un cataclysme : elle s’installe, s’organise, se banalise. Dans notre région, elle est devenue un fait structurel, comme en témoignent des indicateurs désormais accablants.
La Tunisie n’y échappe pas — elle en paie aujourd’hui le prix fort. La crise que nous traversons n’est pas le fruit d’un complot extérieur, contrairement au récit martelé par le pouvoir, mais le résultat d’une dégradation interne profonde, aux causes multiples. La corruption en est l’une des plus destructrices. La dénoncer sans relâche n’est donc ni un luxe moral ni une posture idéologique : c’est une nécessité vitale. Car, qu’elle soit systémique ou quotidienne, la corruption agit comme un poison lent, qui ronge les institutions, altère les comportements et fragilise l’État de l’intérieur.
Une mécanique bien huilée
Au sommet : le pillage organisé
La grande corruption n’est ni marginale ni accidentelle ; elle est structurée.
- Détournements massifs : entre 2011 et 2023, les pertes liées à la corruption sont estimées entre 15 et 30 % du budget de l’État, selon la Cour des comptes et des ONG comme I Watch.
- Contrats opaques : près de 40 % des dépenses publiques transiteraient par des marchés falsifiés ou non transparents (Banque mondiale).
- Fuites de capitaux : plus de 3,8 milliards de dollars ont quitté illégalement la Tunisie entre 2015 et 2020 (Global Financial Integrity).
À la base : la corruption du quotidien
Mais la corruption ne se limite pas aux élites. Elle s’enracine aussi dans les pratiques ordinaires.
- Bakchich généralisé : 62 % des Tunisiens reconnaissent avoir versé un pot-de-vin pour accéder à un service public (Transparency International, 2023).
- Fraude fiscale : l’État perd environ 5 milliards de dinars par an en recettes fiscales (ministère des Finances, 2022).
- Piston et clientélisme : 73 % des jeunes estiment que l’accès à l’emploi dépend davantage des relations que des compétences (PNUD, 2023).
Le coût réel : ce que la corruption nous vole
Des services publics en déliquescence
La corruption n’est pas abstraite : elle se paie en vies dégradées.
- Santé : 47 % des Tunisiens déclarent avoir dû « payer sous la table » pour recevoir des soins (enquête nationale, 2022).
- Éducation : 28 % des étudiants admettent avoir acheté des examens ou des notes (INLUCC, 2021).
- Justice : 81 % des citoyens n’ont plus confiance dans l’équité des tribunaux (Afrobarometer, 2023).
Une économie paralysée
- Entreprises asphyxiées : 68 % des chefs d’entreprise considèrent la corruption comme le principal frein à l’investissement (Banque mondiale, 2023).
- Chômage structurel : au-delà du taux officiel de 16,1 %, la réalité est brutale : 42 % des jeunes diplômés sont sans emploi, souvent écartés par un système clientéliste.
- Exode des compétences : plus de 1,2 million de Tunisiens ont quitté le pays depuis 2011, fuyant l’absence de perspectives.
Le cercle vicieux : pourquoi rien ne change
L’impunité des puissants
- À peine 0,3 % des affaires de corruption aboutissent à une condamnation (INLUCC, 2023).
- Les grands prédateurs ont longtemps bénéficié de protections politiques, tandis que de petits corrompus servent de temps en temps de boucs émissaires mais l’immense majorité toutes catégories confondues continuent à proliférer sous le regard complaisant de la société.
La complicité passive de la société
- Banalisation : « tout le monde le fait » est devenu un alibi collectif.
- Rentiers du système : fonctionnaires, policiers, enseignants ou soignants dépendent parfois des bakchichs pour compenser des salaires indignes — sans que cela n’excuse la pratique.
L’absence d’alternative crédible
- Les réformes anti-corruption existent sur le papier mais échouent faute de volonté politique réelle.
- La digitalisation des services, pourtant efficace ailleurs (Rwanda), reste marginale en Tunisie.
Ce qui a fonctionné ailleurs : des solutions concrètes
Transparence radicale
- Guichets numériques uniques pour supprimer les intermédiaires corrupteurs.
- Publication obligatoire des bénéficiaires réels des marchés publics.
Sanctions effectives
- Confiscation systématique des biens mal acquis.
- Sanctions financières immédiates, directement prélevées sur salaire pour les fonctionnaires pris en flagrant délit.
Changement culturel
- Enseignement de l’éthique civique dès l’école primaire (exemple sud-coréen).
- Campagnes publiques choc reliant explicitement bakchich et effondrement des services publics.
Un choix de société
La Tunisie consacre près de 12 % de son PIB à compenser les pertes dues à la corruption (Banque mondiale) — soit trois fois le budget de la santé publique.
La question n’est donc plus technique. Elle est morale, politique et collective.
Voulons-nous continuer à payer ce prix exorbitant, ou sommes-nous prêts à :
- Refuser tout bakchich, même « anodin » ?
- Exiger des comptes, y compris de nos proches ?
- Cesser d’admirer les combineurs et commencer à les sanctionner socialement ?
Les sociétés qui ont vaincu la corruption — Géorgie, Rwanda, Portugal — n’y sont pas parvenues par des miracles, mais par l’addition de millions de petits « non » individuels.
Le choix est désormais clair : rester complices ou devenir la solution.
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